Nous le suivîmes. L'œuvre était parfaite. La Fosca respirait vraiment et moi j'étais vraiment beau, avec mon air amoureux. Des peaux de bêtes attendaient la Fosca, qui s'y étendit, dévêtue, et Allegri, comme avec fièvre, les yeux à la fois sur le modèle et sur le tableau, jeta sur son œuvre de rapides touches, dont chacune, quel miracle! en augmentait le relief, l'éclat, la vie. A ce moment-là, c'était bien lui, le véritable dieu!

—«J'entends les paysans, cria-t-il tout à coup. Sauve-toi, je te la ramènerai ce soir.»

Je m'enfuis, car je crains fort les fourches. Je n'ai jamais revu la Fosca. Sa perte ne me fut sensible que dans les premiers jours, car j'avais bien senti qu'elle m'aimait moins, depuis qu'elle se livrait à l'admiration d'Allegri, et d'ailleurs, j'en avais tiré tant de plaisirs que la satiété approchait.

Je fis, peu après, la rencontre d'une jeune paysanne qui me la fit tout à fait oublier. Cependant, ce n'est jamais sans émotion que je revois l'image de ce bel Allegri, mon portrait et la nudité divine de cette noble Fosca que l'amour transformait en bacchante, mais qui ne fit jamais, dans les attitudes les plus lascives, un geste disgracieux. Sa beauté lui a valu l'immortalité: elle vivra autant que moi, autant que les arbres, les fleuves et les montagnes, autant que le monde. Ma petite Anglaise m'en apporta hier la photographie. J'aime mieux les anciennes gravures, mais cette manière est peut-être plus exacte. Pourquoi appelle-t-on cela Jupiter et Antiope, la petite, pas plus que d'autres, jamais, n'ont pu me le dire. Vous saurez, vous, du moins, que cela représente le Faune Antiphilos et la Fosca, depuis marquise de Sassuolo.

Un mois plus tard, Allegri revint me voir. J'étais avec ma jeune paysanne et pourtant je m'apprêtais à lui faire des reproches, lorsqu'il me dit, d'un air fort mélancolique:

—«Elle m'a quitté à mon tour.

—C'est bien fait, répondis-je.

—Sans doute, mais toi, tu es consolé et moi, je ne le suis pas encore.»

Il me conta que la Fosca était la fille d'un patricien de Modène fort dissolu et endetté, qui l'avait vendue à un prêtre. Elle poignarda le prêtre au moment même du viol et s'enfuit à Sassuolo où le vieux marquis Giambattista la rencontra, la recueillit et la cacha pour sa beauté. Ensuite, elle fut sa maîtresse par reconnaissance, et vécut à sa cour sur le pied d'une noble dame.

—«Elle était avec lui, à la chasse, quand elle courut vers toi. Il y a huit jours, le marquis qui faisait de grandes recherches pour la retrouver, apprit que je cachais une femme dans ma masure. Il vint; au lieu de se mettre en colère, il pleura, pardonna, m'acheta mon tableau et m'invita au mariage. Elle est la marquise de Sassuolo depuis ce matin. Les vieillards ont des idées singulières. Quelles œuvres j'aurais faites avec un tel corps!