—Avez-vous donc fui à jamais les humains?
—Peut-être. Il n'y a que les dieux qui savent aimer, et j'ai trouvé un dieu.
—Merveilleuse aventure, dit Allegri. Mais si vous mettez une robe, deux soleils vont donc se coucher à la même minute.
—Vous me verrez encore, si vous revenez ici, car mon dieu n'est pas jaloux. Et comment le serait-il, lui qui surpasse les hommes en puissance, à peu près comme un chêne surpasse un lierre?»
J'eus un sourire qui me fit une bouche si large qu'Allegri reprit:
—C'est bien un Faune. Il ressemble à celui que fit, il n'y a pas longtemps, le seigneur Buonarroti, pour amuser notre saint Giulio.»
Pendant qu'Allegri traçait sur son carton une figure où je me reconnaissais, la Fosca s'était levée et, drapée dans son écharpe, elle s'éloignait. J'allai chercher de l'eau dans une corne de buffle, la Fosca réunit quelques fruits, des mûres, des pommes et des pignons et nous fîmes une collation agréable.
Allegri revint plusieurs fois les jours suivants. Il dessinait sur des morceaux de carton avec des crayons de plusieurs couleurs. La Fosca, dès qu'il arrivait, s'étendait nue, dans la pose que vous connaissez, et moi j'avais la bonté de rester là, tenant le voile que je venais d'enlever, et dans une attitude de désir qui n'était pas feinte. Cette comédie m'agaçait un peu. Je trouvais les séances longues. Et puis la Fosca avait des sourires trop heureux dans son sommeil simulé, son ventre et ses seins se soulevaient avec trop de complaisance.
Une nuit que nous étions restés très tard à deviser et à rire (il avait apporté des confitures et un flacon de vin), le ciel pâlit légèrement.
—«Il est temps, dit alors Allegri, en se levant. Venez. Dans une heure, nous aurons gagné la masure solitaire où j'ai établi mon atelier. Mon tableau est fini, mais je voudrais, au moins une fois, le comparer à la réalité, car le souvenir de mes yeux a pu me tromper, quoiqu'ils soient des miroirs très fidèles.»