Je puis bien vous l'avouer, à cette heure. Obscurément, je vous aimai. Ah! ça en dit long! Mais vous n'avez projeté aucune lumière sur ce confus crépuscule. Oui, des tentatives, des essais, des à peu près, des presque, etc., de quoi faire un traité sur l'Indécision analytique,—et puis quoi? Enfin, vous ne m'avez pas prise, vous!

Pourquoi je n'y ai pas mis de bonne volonté? Ah! ce n'est pas dans nos habitudes de femmes, et, je vous l'ai déjà dit, il me semble, je fus trop punie d'un premier choix pour en faire un second. Maintenant, c'est comme dans les romances: A la grâce de Dieu! Et pas de responsabilité.

(J'avoue qu'il s'en est fallu de peu que notre intronisation ne s'accomplît, mais il y a des moments où deviennent féroces les pudeurs les plus raisonneuses. Voyons, vous vous êtes tenu tranquille jusqu'alors, ou presque, arrêté au premier signe, désarmé au premier geste et ce jour, vous insistez! Ne dites pas que je vous encourageai, car vous n'ignorez pas (vous qui savez si bien les femmes) qu'il ne faut pas se fier à nos encouragements: ce sont des pièges, une manière de répétition, pour se rendre compte, hors du péril, comment cela se passerait un jour qu'on serait désarmée (prenez garde aux avances une autre fois et guettez si au coin des lèvres une raillerie ne s'est pas nichée); ce sont des manœuvres préparatoires, assez amusantes, car même à ce jeu d'enfants, nous sommes sûres de vaincre sans alternatives: si notre partenaire s'enhardit, ô puissance de la parole! un mot le remet à sa place; s'il reste froid, nous avons cette consolation qu'après tout nous n'y perdons rien, puisque la conclusion est impossible.)

Donc j'épousai, ayant dix-huit ans, celui de mon élection: eh bien! mon grand amour d'avant fut de la haine après. Comment cette métamorphose de mes sentiments? Ce serait intéressant, n'est-ce pas? mais encore aujourd'hui j'en ignore le mécanisme. Je crois que je fus pareille aux enfants qui veulent un jouet, absolument, crient, trépignent, se convulsent en de vraies douleurs, et sitôt qu'ils le tiennent en leurs petites mains, le jugent, le jettent, songeant: ce n'est que ça? Celui que j'avais choisi n'était que ça. Il aimait ma chair et la dévorait en égoïste; il proférait d'immodestes plaisanteries, avilissait en lupercales des actes au delà desquels je sentais un infini et le possible dévoilement du mystère ineffable. Je me croyais la créatrice même de la Joie et mes gros désirs, mes désirs gros de sanglots avortaient en un travail d'ilote: je compris ma destination.

(Imaginez qu'un rire le prenait après, un rire nerveux qui durait des minutes, un rire à scandaliser l'Enfer!)

Oui, je compris ma destination et je la refusai. Je déniai une fois pour toutes le rôle de donneuse de plaisir et d'excitatrice aux effusions soulageantes. Je fermai ma porte, à jamais.

Eh bien, savez-vous ce qu'il advint? Ce monstre m'aimait et ne pouvait vivre sans se vautrer sur les gazons de mon corps, au soleil de mes yeux. Il me pria, me menaça, se fit esclave et chien: je fus sourde. Nous luttâmes maintes fois, mais j'avais avec la force de mes poignets, qui sont de fer, la force de ma volonté, qui est d'acier, et je le couchais à mes pieds et je le piétinais et je crachais sur son sexe. Cela dura une année, une longue et odieuse année.

Enfin, à l'anniversaire du premier refus, avec des larmes d'amour dans la voix, mais un certain calme assez noble, il me supplia encore, un revolver tourné vers sa poitrine: «—Non, jamais!» Il tomba, et je compris que ce n'était pas sa faute.

Vous trouverez la suite dans vos souvenirs:

Résolution de ne plus jamais choisir; résolution, en une seconde et telle occurrence, de me sacrifier, moi, en expiation du premier meurtre. Sur ces deux points, nous avons, je pense, épilogué jadis.