—Croyez-vous? L'âme et les cheveux sont toujours de la même couleur, à des nuances près. Il est vrai que les nuances importent: la crinière féminine revêt plus de trente teintes parfaitement différentes et caractérisables par des mots précis, dont la moitié sont prononcés journellement mais un peu à l'aventure. Ces teintes se mêlent et s'entremêlent à l'infini et la vue même peut à peine les définir par immédiate comparaison; cela est si vrai que, vous le savez bien, on ne peut pas réassortir des cheveux. Ne serait-il pas amusant d'ordonner une classification des caractères de femme sous le vocable des nuances de leurs cheveux? Il suffirait de déterminer le ton exact pour se prononcer sur le caractère, les facultés passionnelles, le penchant à l'amitié ou à l'amour, le sentiment du devoir, la tendresse maternelle, etc. Les somnambules, qui se servent de ce principe sans méthode et sans préalables études, arrivent parfois à de curieuses révélations. Dans cinq ou six cents ans, cette science sera faite, et ceux qui la posséderont en perfection, au vu d'une mèche de cheveux, détermineront le caractère de l'homme, et sauront comment il faut le prendre pour le dompter. Mais les sots, les ignorants, échappent toujours au pouvoir de l'intelligence; ils acquerreront la facile ruse de se faire raser le crâne, et prouveront ainsi une fois de plus l'inutilité de toute science et la vanité de l'esprit.
—Appliquez-moi la science de demain, quelle est la couleur de mon âme? demanda Sixtine, ramenant à soi, comme toutes les femmes, les moindres idées générales.
—Blond changeant, blond flamme, ou, si vous voulez, en décomposant la nuance, fauve, cendre et or. Fauve c'est la sauvagerie, cendre, le nonchaloir, or, la passion. Votre horoscope viendrait ainsi: Femme partagée entre le désir de s'enchaîner à une tendresse et son amour de l'indépendance, mais qui se résignera à un choix, que les circonstances feront pour elle; comme l'indolence est un mauvais garde du corps, il est vraisemblable, qu'elle sera conquise…
—Volée, cria Sixtine, volée! c'est moi qui vous l'ai dit, j'attends le voleur!
—Eh bien, parfait! cela concorde. Conquise ou volée par quelqu'un qu'elle n'aimera peut-être pas, mais qui aurait été plus fin et plus fort que les autres. Conclusion: l'acquiescement final de sa nonchalance.
—Cela, non. Il faut que le voleur me plaise. Mais pourquoi le futur?
Les destins sont peut-être accomplis, qu'en savez-vous?
—Oh! rien, fit Entragues, un peu troublé. Seulement, en présence d'une femme les hommes songent au lendemain et non pas à la veille. Il semble que l'avenir leur appartienne, comme une nécessaire conséquence de la minute présente, et quand ils ne peuvent l'ordonner selon leur profit personnel, la vanité, du moins, ne serait pas fâchée de le réglementer un peu par insinuation. Le plus sot d'entre eux se croit né pour être directeur de conscience, et au fait, comme ils ne savent pas se conduire eux-mêmes, c'est peut-être leur vraie vocation.
—Il est certain, reprit Sixtine, que les femmes n'en sont pas plus heureuses pour avoir conquis la liberté de la bride sur le cou. Elles veulent, en général, trop de choses à la fois pour en vouloir une seule bien sérieusement et c'est leur rendre service que de préciser la route où doivent plus à l'aise galoper leurs désirs. La tyrannie malheureusement voisine avec le bon conseil: on ne sait pas toujours les distinguer l'un de l'autre, d'où révolte: puis la tentation est grande pour l'homme de légiférer sur tous les points, dès que la femme sur quelques-uns accepta ses avis; viennent les ordres, le despotisme commence et l'insurrection est justifiée.
—Vous parlez madame, comme un homme d'État, et je m'étonne que vous ne soyez pas Egérie quelque part?
—Je le fus et je m'en lassai. Vous me raillez donc bien mal à propos. Les femmes, peut-être, sont amusantes à conduire, non pas les hommes. L'Egérie qu'il leur faut tient en laisse un petit être rondelet aux oreilles tombantes; Rops l'a dessinée, et bien que je ne fréquente pas les musées secrets, je l'ai vue. Une Egérie par jour et c'est toujours la même, dont l'âme se rend visible à leur spiritualité sous de plus secrètes, et de plus révélatrices toisons. C'est là qu'ils vont chercher la couleur de l'âme.»