—Et, fit Passavant, l'homme n'est lui-même que le simulacre de l'idée.

—Soit, reprit Chrétien, mais loin de pouvoir atteindre à la vérité absolue, comme s'en targuent ces niais, l'art n'est donc qu'un ricochet, le simulacre d'un simulacre. Ce n'est plus la volonté qui agit directement, mais seulement une volonté déjà fixée dans l'individu, soumise à l'intelligence, affaiblie par le dédoublement, en somme limitée à des velléités.

—Ces sortes d'écrivains, remarqua Entragues, sont, ainsi avec la plupart des hommes, que l'humanité entière, ou à peu près, victimes d'une illusion d'optique. Ils s'imaginent que le monde extérieur s'agite en dehors d'eux, c'est une transcendante sottise, mais dont ne s'engendre pas nécessairement leur esthétique spéciale. Le monde, c'est l'idée que j'en ai, et cette idée, les spéciales modulations de mon cerveau la déterminent: ils ont de laides cervelles, voilà tout. On pourrait ordonner d'amusantes esquisses ainsi conçues: le monde vu par un crabe, le monde vu par un porc, le monde vu par un helminthe. On se raconte soi-même, on ne peut même raconter que cela: l'œuvre d'un artiste, c'est la lente et quotidienne réaction de l'intelligence et de la volonté sur tel amas de cellules individuelles.

—Il faudrait donc, dit Renaudeau, les accepter tels qu'ils sont! Eh bien, non. On peut se recréer, soi-même, nettoyer sa sale nature, la mener au bain turc, l'éponger, la frotter jusqu'au sang. Vous êtes trop indulgent, Monsieur d'Entragues.

—Entragues, fit Calixte Héliot, qui entrait, n'aime que l'art et ne s'intéresse qu'au style.

—Quelle nouveauté! répliqua Entragues. Par malheur, l'art ne suffit pas à produire le style; un don est nécessaire. Sans ce que Vauvenargues appelle le cœur, Villiers le sentiment, Hello l'amour, la littérature est une pâte azyme. Voyez Flaubert c'est l'artiste péremptoire et souverain mais qui, nativement, manquait d'amour. Pensez-vous que Villiers, par le plus incessant labeur, aurait pu effacer de son œuvre l'estampage de sa personnalité hautaine! Comparez Bouvard et Pécuchet aux Contes cruels, c'est le génie patient et le génie spontané, le mépris résigné et le mépris indigné, l'esprit froissé et l'âme blessée…

—Vous m'apportez votre poème, Héliot, n'est-ce pas? demanda Fortier.
Bien, qu'on le mette dans l'armoire aux chefs-d'œuvre.

—Merci, dit simplement Calixte, en ouvrant un vaste portefeuille.

Il en tira son manuscrit, où, formulé en très belle batarde, se lisait à la première page le nom de l'auteur, Calixte Héliot: de ce prénom rare il était fier; puis, un petit carton dont il dénoua lentement les cordons bleus:

—Tenez, Fortier, en voilà un, de chef-d'œuvre. Hein, qu'en pense Van
Baël?