Il se coucha, rêvant à l'embryon de roman qu'un autre, plus désintéressé, trouverait en cette naissante aventure. Mais ce désintéressement nécessaire, il l'acquerrait peut-être un jour! Cette idée lui fit horreur d'abord, puis il s'y habitua, et mentalement esquissa un premier chapitre, celui de la rencontre: il transportait la scène à Naples, vers la fin du quinzième siècle et les personnages devenaient de purs symboles. L'Homme, un prisonnier, concrétant en lui l'idée de l'âme confinée dans sa geôle de chair, presque ignorante du monde extérieur dont elle refaçonne à son gré la vision vague apportée par les sens; la Femme, une madone, une statue que l'amour du prisonnier a douée de la vie, de la sensibilité et qui devient pour lui aussi réellement existante qu'une créature de Dieu. Et sur ce thème toutes les divagations de l'amour, du rêve et de la folie.
Il commença, dès le lendemain matin, cette histoire étroitement basée sur son actuel état d'esprit et dans laquelle il devait s'amuser à transposer, sur un mode d'extravagance logique, le drame qu'il jouait naïvement avec Sixtine.
C'était la femme nouvelle, cette madone, la Madonna Novella, et quel nom donner au prisonnier, proie de sa propre imagination (comme moi-même, songea Entragues), si ce n'est celui de Della Preda, puisque nous sommes en Italie? Veltro convient pour l'indispensable porte-clefs, et, comme titre: l'Adorant.
XII.—L'ADORANT
«Ave, rosa speciosa!» INNOCENT III.
COULEUR DE SANG
«Sainte Napolitaine aux mains pleines de feux
Rose au cœur violet, fleur de sainte Gudule,
As-tu trouvé la croix dans le désert des cieux?
GÉRARD DE NERVAL. Les Chimères.
La nuit par la meurtrière entra, conclusion d'une journée d'horreur. On l'avait oublié; il n'avait pas eu sa promenade quotidienne. Peut-être allait-il périr là, sans revoir la Novella?
Matin, midi ou soir, selon les arabesques de sa fantaisie, Veltro, son geôlier, d'un violent tour de clef, ouvrait la porte: «A la tour!» Della Preda, l'air obéissant, montait les raides degrés de l'escalier étroit et obscur; il montait lentement, comme s'acheminant à un service irrécusable, car il le savait, on ne lui donnait ces quotidiennes minutes de grand air et de factice liberté que pour lui faire plus sûrement sentir les affres de la cellule, empêcher qu'il ne perdît la notion du temps et de la durée de sa peine. C'est afin d'atteindre rationnellement ce but, sans doute, que les rigides philanthropes modernes instituèrent le strict règlement des prisons nouvelles. En 1489, les barigels de Naples connaissaient déjà le moyen d'éviter ces abus de confiance par lesquels le condamné transmue son châtiment en un mauvais songe; mais on le réservait aux prisonniers de marque. Guido della Preda, comte de Santa-Maria, était accusé d'avoir conspiré, les uns disaient contre la sûreté de l'Etat, les autres contre l'honneur de la reine. On ne l'avait pas pendu parce qu'il était gentilhomme; on ne l'avait pas décapité, parce qu'il était innocent; une peine spéciale lui avait été dévolue, car il faut bien faire une différence dans une geôle royale entre les prisonniers qui sont coupables et ceux qui ne le sont pas.