Il était au secret: la conscience de l'injustice subie aurait pu l'induire en des tentatives d'évasion ou de révolte et son intelligence en eût fait le chef nécessaire des gredins vautrés de compagnie sur la paille du commun cachot; et il n'est pas bon qu'un prisonnier sorte de prison par la fenêtre ou qu'un geôlier soit étranglé dans une bagarre: c'est d'un très mauvais exemple et bien fait pour déconsidérer les prisons. Ce raffinement, privilège discuté et accordé en conseil d'État sur la prière du Saint-Office (car Della Preda était l'un des treize pairs du royaume) avait encore une autre raison: «Notre Guido est innocent selon les lois passagères, mais qui peut se vanter de l'être selon les lois éternelles? Qu'il souffre donc d'avance le châtiment que Dieu lui réserve pour son début dans l'autre vie! Qu'il souffre plus que les autres, puisqu'il est moins coupable! Que chaque heure de sa vie mortelle soit un acheminement douloureux vers la mort libératrice, par qui s'ouvre l'éternité! Ah! c'est un grand bonheur pour lui que d'avoir été impliqué dans ce procès!»

La dix-neuvième heure sonna, ce qui fait sept heures du soir selon la mode française; par habitude Della Preda leva les yeux vers le cadre que la muraille encastrait à trois hauteurs d'homme au-dessus du sol, vers la naissance de la voûte, mais il ne vit que de la nuit. Cette horloge lui mesurait le temps par des sonneries violentes comme des trompettes, et vraiment le vœu pieux du Saint-Office s'accomplissait: les mortelles heures de sa vie mortelle tombaient sur sa tête une à une, comme des balles de plomb.

Mais tout n'avait pas été prévu! Quel moine pieux pouvait deviner que le prisonnier trouverait en lui-même des joies et des tourments tels que n'en fit jamais jaillir en nul cœur la plus délirante passion de la vénéneuse Parthénope?

La Tour de la Croix (Torre della Croce), qui se nomme à cette heure et depuis quatre cents ans la Tour de la Proie (Torre della Preda), domine de ses créneaux tout le quartier populaire de Naples. Elle se dressait à l'extrémité d'un amas de vieilles masures qui sert encore de prison, par habitude, et à laquelle le peuple a conservé son appellation de Prison du Lévrier (Carcer del Veltro). A la fin du quinzième siècle, ces masures de reconstruction peu ancienne, avaient une apparence de château-fort et un espace de cent cinquante pieds devait rester libre entre les murailles bordées de fossés, et les premières maisons basses du faubourg.

Au centre de la plate-forme où Della Preda était chaque jour amené, un logis de corps de garde s'édifiait qui la partageait en deux, hormis d'étroits passages et bornait la vue du côté de la campagne. En mettant le pied sur la dernière marche, le prisonnier avait en face de lui, à sa gauche, la ville qui se projetait au loin, pleine de clochers carrés et de dômes; à droite le golfe bleu.

Une église aux fuyants contreforts, écrasée et lourde, attirait d'abord le regard inexpérimenté et par la splendeur de sa madone enrubannée le fixait. Quand le soleil déclinant allait au fond de la niche ogivale la baigner de rayons, les rubis et les péridots de sa tiare, les lépidolithes et les topazes de son auréole étoilée réverbéraient l'éclat d'autant d'astres et la figure aux yeux diamantés s'extasiait.

La première fois que Guido monta sur la tour, c'était un soir vers l'heure du couchant. Ni de la flambante ville, aux terrasses vertes, ni de la cérulante baie aux blanches voiles, il ne vit rien, mais demanda, poussant un cri:

—Là-bas! Là-bas! quelle est cette dame?

—Cette dame? quelle dame? répéta Veltro, l'œil étonné, inquiet déjà.

—Oui, cette dame, devant l'église des Orphelins?