«Naples, plus Naples que je ne le vis encore, ah! c'est que je ne regarde presque jamais du côté du golfe, puisque la Novella est mon ciel et mon océan.»

—Monsieur d'Entragues, vous avez l'air bien distrait?

Ceci le ramena à la vérité: il n'était pas Della Preda, elle venait de lui donner son nom authentique, Naples s'évanouit; il se retrouva, après une minute d'absence, à Paris, près de Mme Sixtine Magne et devant une assez bonne vue de Venise.

—C'est ce tableau, continua Sixtine. Il me délecte, mais ne l'observez pas avec tant d'attention, vous seriez forcé de convenir qu'il est médiocre et doué seulement de quelque puissance d'illusion pour des esprits imaginatifs.

Pendant que de fugitives paroles s'échangeaient sur les peintres et leur peinture, Hubert, sans cause déterminable revivait une des plus significatives impressions de son adolescence. Jugeant impossible d'y échapper et craignant de trop inclusives distractions, il la résuma tout haut. Le mot de madone qui fut prononcé par Sixtine lui en fournit le prétexte:

«Un soir d'orage, l'été. Toute la journée, j'avais ressenti des inquiétudes; de soudaines langueurs me prostraient; tous mes nerfs à chaque coup de tonnerre vibraient comme des cordes de harpe. Il y avait la harpe de ma grand'mère dans un coin du salon et quand on daubait une porte, elle résonnait ainsi. Je me comparais à cet instrument mystérieux qu'on avait une fois devant moi dévêtu de son étui de soie rose, j'écoutais les intérieurs murmures de ma vie surexcitée, des bruits qui montaient à l'extrême, me faisaient mal, lentement s'en allaient en une mort dont il semblait que je devais mourir. Puis des peurs, de douces peurs de voir d'entre les branches surgir une femme inconnue qui m'aurait souri. Enfin les chatouillements indiscrets de la Puberté qui passait, jouait, soufflait comme un vent tiède sur ma peau tendue. C'était à la campagne, pendant les vacances: on me laissait m'amuser à ma guise et je me roulais sur l'herbe, j'en mangeais, je coupais des gaules et des scions aussitôt laissés, je grimpais aux arbres et à moitié je me laissais glisser, sans plus de force assez dans les muscles. Il me revenait d'obscènes couplets vaguement entendus. Alexis et Corydon me préoccupaient et je me figurais comprendre pour la première fois les obscures ardeurs du poète. Au fond, mes désirs étaient tout à fait imprécis, de très chastes baisers de sœur ou de mère m'auraient peut-être calmé, peut-être sensibilisé davantage. J'avais encore une autre angoisse: quelle était, au vrai, cette maladie qui me prenait? Est-ce que j'en guérirais jamais? S'il fallait vivre ainsi, cela ne serait pas supportable. La nuit m'apaisa un peu. Comme je tracassais tout le monde, c'est-à-dire ma grand'tante Sophie, ma tante Azélia, vieille fille, et les deux chats de la maison, chères et précieuses créatures, on me donna des images à regarder avec ordre de ne plus bouger. C'était je ne sais plus quoi, des livraisons dépareillées, sacrifiées aux enfants pas sages. Je regardais et je lisais et voilà que je m'arrête, ayant trouvé mon idéal d'enfant: la Madone de Masolino da Panicale. Ce nom je le revis plus tard sous une lithographie bien différente, hélas! encore qu'elle représente le même tableau et la même madone. Je me sentais pâlir d'émotion et de confusion: les yeux demi-ouverts me fixaient avec tendresse et l'inflexion de la tête était si câline, si amoureuse que mon cœur battait. Mais les yeux bientôt m'occupèrent uniquement: je dresse en rempart un des feuillets, je fais mine de lire plein d'attention, je suis chez moi, seul avec les divins yeux et je les contemple. Il se passa une heure, peut-être, ainsi, mais je voyais tant de beautés dans ces yeux profonds qu'il me sembla les avoir à peine regardés quand l'inflexible Azélia prononça la phrase quotidienne c'est-à-dire: «Le couvre-feu vient de sonner.» Rien ne sonnait dans la maison, ornée, pour pendules, de cartels de l'ancien temps; c'était donc une métaphore; elle y tenait et moi d'ordinaire je n'en souriais même pas. Ce soir-là je me mis presque en colère et je raillai tellement la vieille fille qu'elle m'envoya me coucher, «comme les chats vont au grenier, sans chandelle». Brisé de ma journée je m'endormis et dormis comme on dort à treize ans, mais, dans la nuit, les yeux de la Madone me firent une visite et la physiologie seule pourrait expliquer l'inexplicable plaisir qui depuis s'est toujours associé en moi, à la contemplation de deux yeux pareils aux yeux de la Madone de Masolino da Panicale.»

Entragues en finissant s'aperçut que Sixtine les avait, ces yeux tout pareils; il s'agenouilla et dit:

—C'est donc pour cela que je vous aime, Sixtine, et que je vous aimerai toujours!

—Je vous en prie, relevez-vous et rendez-moi mes mains!

—Laissez-les-moi, laissez-moi vous aimer. Ah! vous n'êtes pas indifférente, ce n'est pas possible.