«Bon, se dit Entragues, en entendant sonner la sonnette, c'est l'ange russe… Ah! j'ai rédigé un beau blasphème! «…dans ses bras.» Voilà. Et dire que, faute de comprendre, on me taxera d'impiété, moi qui fais du bréviaire romain ma quotidienne lecture, non moins qu'un clerc et pour qui le nom de Voltaire est un mot infamant.»
—Mon cher Moscowitch, je vous fais attendre, c'est que je finissais une phrase et que cette phrase clôt un chapitre.
L'ange russe assista au déjeuner d'Entragues, en buvant du thé. Il parlait peu, semblait se réserver.
—Vous avez, demanda Entragues, vos manuscrits, vos plans, vos théories?
—Ma théorie, dit Moscowitch, c'est de faire du théâtre une école de pitié.
—Les orphelines, les bâtards, les enfants trouvés, les veuves, les condamnés à mort, les serfs du capital, les filles mères, les invalides du travail, les vagabonds et les victimes du devoir. Eh bien, en les habillant de souquenilles russes, en leur donnant des noms en itch pour les hommes et en ia pour les femmes, avec quelques troïkas, de la neige, de la Sibérie, un pope ou deux, des policiers à casquettes plates, quelques angéliques putains, et un choix raisonné d'assassins darwinistes, on peut écrire des chefs-d'œuvre, de vrais chefs-d'œuvre, tandis que, voyez à quoi tient la fortune, ces mêmes loques, passées à la teinture française, les fabricants les plus recommandables, les plus notables commerçants en la matière, des hommes décorés, des gens qui ont des maisons de campagne à Ville-d'Avray, n'oseraient plus les mettre à leur étalage.
—Pourquoi? demanda Moscowitch.
—Parce que cela ne ferai pas d'argent.
—Je crois, dit Moscowitch, que vous me raillez, en ce moment.
—Vous êtes riche, n'est-ce pas? Alors la raillerie ne vous atteint pas. On ne peut pas, en France, railler la richesse, cette impiété vous est défendue par nos mœurs adulatoires. Cependant, si vous aviez du talent, le droit commun vous ressaisirait: jusque-là, soyez tranquille et marchez la tête haute.»