«Je sais d'ailleurs, songeait-il, que le mâle ne meurt pas immédiatement et au aussitôt dégagé il trotte, en quête de nourriture. J'aurais voulu voir le mécanisme de la désunion. Le hasard me donnera cela. Que l'on observe les bêtes ou les hommes, il faut compter sur le hasard. Il y a aussi les longues persévérances....»
Après un mouvement de tète qui voulait dire, sans doute, que les longues persévérances n'étaient pas son fait, il déposa doucement la fleur et ses amoureux sur le rebord de la terrasse. C'est alors qu'il s'aperçut enfin que Rose n'était plus là.
«Je l'aurai fâchée avec ma plaisanterie. C'était faux, d'ailleurs. Mais il y a des moments où cette enfant m'énerve avec son air de désirer des caresses. Et si je mettais seulement la main sur son épaule, elle me giflerait. C'est un être singulier. Toutes les femmes sont des êtres singuliers et, entre toutes, les jeunes filles....»
Essuyant sa loupe avec soin, il enjamba le ruisseau et entra dans le bois.
M. Hervart avait une quarantaine d'années. Assez grand et mince, il restait parfois un peu voûté, quand la curiosité l'avait tenu penché trop longtemps. Quoique un de ses yeux fût comme rétréci par l'usage du microscope, il avait le regard vif et net. Son visage clair, à la barbe blonde taillée en pointe, était agréable, sans attirer l'attention; et, s'il l'avait attirée, il ne la fixait pas.
Conservateur de la sculpture grecque, au musée du Louvre, il s'intéressait fort peu à la froide beauté des marbres et, moins encore, à l'archéologie. Il aimait la vie et partageait ses jours entre les femmes et les bêtes. Les mœurs des insectes le passionnaient. On le voyait souvent au Jardin des Plantes ou, plus souvent qu'à son bureau, sur le quai voisin, chez les marchands de bestioles. Le soir il courait le monde, à travers tous les mondes. Quand le milieu était favorable, il se donnait volontiers pour ancêtre M. d'Hervart, dont la femme aima La Fontaine. Ailleurs il disait que ses fonctions seules l'avaient empêché de se faire un nom comme naturaliste. Mais, selon l'opinion commune, M. Hervart n'était, en toutes choses, qu'un amateur très intelligent, gâté par beaucoup d'indolence.
Il venait tous les deux ou trois ans passer quelques semaines chez M. Desbois, son ami, ancien sculpteur industriel, au manoir de Robinvast, près de Cherbourg. M. Desbois s'était récemment anobli au moyen d'un y et de quelques autres menus changements. Quand M. des Boys parut au monde, Hervart n'eut pas l'air de s'apercevoir de la métamorphose. On l'aima davantage. Très occupée de cuisine et de pâtisserie, Mme des Boys s'empressait jusqu'à l'excès, quand M. Hervart était là.
Un peu bête, jadis sentimentale et pleine de romances, Mme des Boys avait voulu que l'on appelât sa fille, Rose, et cela aurait formé un nom ridicule si Rose eût été une fille à tolérer deux fois un sot compliment. Quoique rieuse et douce, d'ordinaire, elle était capable de froideurs terribles et d'inattentions cruelles. Ses parents l'adoraient et la redoutaient. On lui laissait faire sa volonté. Elle avait vingt ans.
M. Hervart, cependant, cherchait Rose. Il n'osait l'appeler, ne sachant quel mot choisir. Dans la conversation il disait: Vous; devant des étrangers: Mademoiselle; en lui-même: Rose.