Il se souvint d'avoir respiré sur ses vêtements un parfum de bon augure.

Moins d'une heure après leur rencontre, ils se retrouvaient au buffet de la gare du Nord. Us eurent le temps de déjeuner vite, puis le train les emporta.

—Je suis toute étourdie, fit-elle, en baisant à son tour les mains de Léonor. Quelle histoire! Mais, ma parole, c'est moi qui me suis jetée à votre tête!

—Je me suis si souvent jeté à vos genoux!

—Eh bien, je cède à une ancienne prière, voilà,—et à mon désir, enfant, car je t'aime.... Je n'ai pas fait souvent ce que vous auriez voulu? Eh! crois-tu que je n'avais pas la même volonté que toi? Une femme est si peu libre, surtout en province! Combien y en a-t-il qui oseraient faire ce que j'ai fait, le peu que j'ai fait? S'égarer à la chasse, c'était bon une fois.... Que j'ai eu peur, quand tu es monté à contrevoie dans mon compartiment, un soir, à Condé!... Oui, comptez, une fois, deux fois.... Et dans ma chambre, que je fus obligée de raconter à Germaine que j'avais défait mon lit pour chercher mon chapelet.... N'est-ce pas toi qui es mon chapelet, monstre?... Cela fait trois.... Non, ne comptons pas la voiture, cela fut trop malheureux ... Mais je ne me suis jamais refusée à toi dans le haut du jardin?... Il fallait venir plus souvent.... J'y ai passé bien des après-midi à rêver à toi, méchant.... Tiens, tu me rends sans pudeur! Je suis contente!»

Et elle prit la tête de Léonor qu'elle pétrissait à pleines mains, qu'elle baisait au hasard. Léonor l'avait souvent vue embrasser ainsi son petit garçon ou son petit chien.

Hortense avait trente ans. Elle devait son nom à des sentiments bonapartistes qui avaient survécu quelques années, dans sa famille, aux événements de 1870. On y avait également conservé, jusque vers 1895, des habitudes élégantes d'esprit et de mœurs. Son père, M. d'Urville, avait été l'un des acteurs des comédies d'Octave Feuillet, en ce même Compiègne où ils arrivaient. Elle avait lu, à l'âge où les jeunes filles oublient qu'il y a des poupées, les œuvres complètes de cet homme timide et passionné; sa mère ne lui défendait pas de feuilleter la Vie Parisienne, où son heureuse frivolité n'avait jamais rien vu de dangereux pour une jeune fille bien élevée. Aussi, quand elle se maria, Hortense savait que si le mariage est un jardin entouré d'un mur, il y a des échelles pour passer par-dessus ce mur et elle ne considéra dans son mari que le rang, la fortune, les convenances. Son premier amant avait été un jeune officier, avec qui, comme avec Léonor, elle s'égara à la chasse; seulement, c'était une chasse à courre; Léonor n'avait participé qu'à une chasse ordinaire, M. de La Mésangerie, vu les malheurs présents, ayant rompu sa meute. Ces amours furent des plus fugitives. Elle accueillit ensuite M. de La Cloche, député un instant célèbre; mais M. de La Cloche vota mal, et M. de La Mésangerie lui ferma sa maison, malgré sa femme, qui cacha sous des raisons politiques un désespoir réel, quoique momentané. Enfin, M. Léonor Varin, ayant séjourné à La Mésangerie pour surveiller des réparations assez délicates, car le château était un beau type du Louis XIII campagnard, Hortense avait trouvé dans ce jeune homme froid, et cependant romanesque autant que sensuel, un amour plus durable qui augmentait beaucoup son bonheur. Sous une réserve très sagement calculée, elle adorait Léonor, qui s'était toujours montré obéissant, respectueux, adroit et tendre. Elle sentait bien que les furtives joies qu'elle pouvait lui donner, sans se compromettre, ne satisfaisaient point tout à fait son amant. Elle aussi, en qui s'éveillait la sensualité avide de la trentaine, souhaitait des ébats moins rapides et plus compliqués. Les baisers de Léonor et ses chuchotements avaient peu à peu dessiné dans son imagination des images qu'elle voulait voir en vie. Que de fois n'avait-elle pas pensé à une fugue! Deux jours à Paris! Et ces deux jours, voici que son mari lui-même les lui donnait!

En disant «Je suis contente!», elle s'avouait un bonheur auquel il lui semblait encore impossible de croire tout à fait. Elle se pressa contre Léonor:

«Est-ce vrai? Nous voilà donc tous les deux seuls et libres?»

Plus bas, elle ajouta, cependant que sa gorge se soulevait en vagues précipitées: