C'était l'heure où, sur toute la surface de la France, le fonctionnaire s'évanouit, et l'homme s'épanouit. Le déclin du soleil brise des milliers de chaînes, qui se renouent au matin. Le conservateur du musée se retira dans un coin de la salle, pour changer sa veste de travail contre une redingote noire qui dessinait son torse maigre, se coiffa d'un chapeau de paille à bords plats, et prit une canne de buis à gros nœuds.
Pendant ces préparatifs, Claude s'était approché de l'aquarelle pendue près de la fenêtre. Elle représentait, à demi caché dans les roseaux d'un étang, un chasseur qui rabattait son arme après avoir tiré. Le canon fumait encore. Un oiseau fuyait, déjà très loin, rasant la nappe claire de l'eau.
—Tiens! dit Claude, quel est cet oiseau bleu que le chasseur vient de manquer?
M. Maldonne se détourna vivement, sans prendre le temps de passer la dernière manche de sa redingote.
—Bah! répondit-il, peu importe! Des oiseaux bleus, il y en a de beaucoup d'espèces, des perruches, par exemple, des colibris...
—Ce n'en est pas un, assurément. On dirait plutôt un canard? Ne trouvez-vous pas?
—Venez, monsieur! dit M. Maldonne en s'avançant et, légèrement embarrassé: la peinture ne doit pas avoir grand intérêt pour vous, c'est un souvenir, un cadeau d'ami... venez.
Claude jeta un dernier coup d'œil sur le chasseur malheureux, qui lui parut, en ce moment, ressembler au conservateur du musée, et, traversant le laboratoire, descendit l'escalier. Son compagnon avait un jarret d'acier et des yeux sans cesse en mouvement. Il longea d'abord, au pas accéléré, presque sans rien dire, ces files de maisons devant lesquelles il passait quatre fois le jour, tout occupé à saluer de la main les gens qui lui souriaient ou se découvraient devant lui. Puis, le faubourg franchi, des bouts de haie commencèrent à rompre la ligne des murs, et la campagne apparut: cultures de maraîchers et vastes pépinières, où la ville enfonçait encore, çà et là, le coin d'une bâtisse neuve. Presque partout, des deux côtés de la route, des forêts minuscules d'arbres verts, des taillis, drus comme les poils d'une brosse, de noisetiers, de hêtres, d'érables, des groupes de jeunes marronniers levant leur bouquet de feuilles, comme des palmiers d'oasis, au-dessus des files naines de poiriers ou de fusains, tout cela coupé en carré par des fossés sans herbe. M. Maldonne, dès qu'il se sentit enveloppé de ce paysage familier, ralentit sa marche, et donna libre carrière à son esprit. Tout l'intéressait, à présent, le moindre détail du chemin, les vols d'oiseaux surtout, que le soir attirait vers les nids, et qui s'éparpillaient, balles de plumes bondissantes, dans l'air tiède et doré. Il les nommait les uns après les autres: bruants, verdiers, linots, alouettes, pinsons, fauvettes. C'était son monde qu'il présentait à Claude. Sa conversation abondait en choses vues et fines. Il s'animait. Il était quelqu'un.
Sous les pieds des promeneurs, de la terre aux ombres courtes où elle était blottie, une alouette se leva, monta dans la lumière, agitant toutes ses plumes, plana, et redescendit sans avoir interrompu son chant. M. Maldonne l'avait suivie, avec une expression de tendresse qui ne s'adressait point à l'oiseau, avec un de ces sourires qui vont droit à une joie prochaine. L'alouette chanteuse n'était pour lui qu'un symbole. Et en effet, quand elle se fut assise dans les mottes, Claude remarqua que le regard de M. Maldonne se posait en avant, sur un parc entouré de murs. «C'est là!» se dit-il.
On ne distinguait encore que des arbres de venue superbe, aux cimes arrondies, retombantes ou découpées en fuseaux légers sur le ciel, mais point de maison. Bientôt, le vieux mur d'ardoise crevassé, auquel la mousse servait de ciment, et que couronnaient des giroflées défleuries, étendit son ombre sur la route. Vers le milieu, deux piliers de tuffeaux, surmontés de chapiteaux, encadraient un portail massif, hérissé de clous formant des arabesques et décoré d'un pied de sanglier. De toutes parts les branches débordaient en ourlets verts l'arête de la pierre. Même à ceux qui passaient, le domaine donnait l'impression fugitive de la paix. «Faut-il avoir de l'esprit pour se loger-là! songeait Claude. Quel parfum ce doit être au printemps! Comme c'est doux l'été! En hiver même on est abrité du vent. Et voilà où vous demeurez, mademoiselle? Cela ne m'étonne point; cela même me confirme dans l'idée que je me suis faite de vous.»