M. de Meximieu prit les mains de Cloquet, et les serra.
Cloquet reprit:
—Vous vous en allez, monsieur Philippe. Ne vous occupez pas de le fleurir. Moi, je reste, et je veillerai sur lui. Ma vie durant je le fleurirai.
Un sanglot lui répondit, puis trois mots:
—Je t'en charge.
Et Gilbert Cloquet se retira, et se perdit dans la foule. Alors, le général de Meximieu descendit la marche. Il s'avança dans l'allée étroite au bord de laquelle étaient le cercueil, les couronnes, et le fossoyeur abruti par le vin et qui paraissait triste. Subitement un silence de pitié s'établit dans le cimetière, dans la route, dans le bourg. Même ceux qui ne pouvaient rien voir se taisaient. Antoinette Jacquemin n'était plus là. Le général s'arrêta, s'inclina, et fit le signe de la croix; puis, par instinct, par habitude, ou peut-être sachant pourquoi, au moment de se détourner, il porta de nouveau la main à son front, et salua militairement. Se redressant de toute sa taille, il continua son chemin.
Il allait très vite. Il fuyait. On s'écartait devant lui.
Il traversa la place, répondant aux saluts d'une main fiévreuse, qui touchait le bord du chapeau. Deux notaires le suivaient, des gardes, des marchands de bois ou de biens, mais il tenait la tête, et ne parlait à personne. Le chemin descendait. L'avenue s'ouvrait. Le marquis leva les yeux, sans s'arrêter, vers le château et vers la lisière de forêt qui enveloppait les murs en demi-cercle blond. L'angoisse qui lui étreignait le cœur était pareille à celle qu'il avait éprouvée, sur les champs de bataille, en 1870. Toute une race était fauchée; quatre cents ans de souvenirs et d'amitiés allaient s'éteindre, et le dernier de ces domaines qui servaient de fleurons à la couronne des marquis de Meximieu, lui, il l'avait vendu. Les fenêtres étaient closes. Elles resteraient ainsi jusqu'à ce que le nouveau maître les ouvrît au jour nouveau. L'ombre seule était encore à l'ancien maître, son signe, sa marque, un deuil sur les choses. Il entra, faisant signe aux importuns d'attendre. Dans le vestibule, un paquet de lettres, de cartes, de dépêches. Il y avait un télégramme de service apporté depuis une heure. Le général l'ouvrit et eut un geste de colère. «En vérité, ils pouvaient se passer de moi! Ils n'ont donc jamais souffert, ces gens là!» On le rappelait d'urgence, à Paris, pour une grève qui venait d'éclater. Le ministre ordonnait: «Prenez le premier train, j'ai besoin de vous.» M. de Meximieu était seul dans le vestibule du château. Il déchira le papier, l'émietta, en froissa les débris qu'il jeta sur les dalles. «Tant pis! Je n'irai pas!» Il s'était promis de parcourir une dernière fois les chambres, les salons, les greniers encombrés de Fonteneilles; de recevoir les fermiers; de désigner à Renard les objets qu'il faudrait expédier d'abord à Paris. Il y avait des souvenirs sacrés. Madame de Meximieu lui avait fait promettre d'en rapporter lui-même plusieurs: «Ceci, et encore ceci que vous trouverez dans sa chambre, dans le fumoir...» Il le ferait. Et, en effet, il appela le garde, et il marcha vers l'escalier. Mais, au moment de monter la première marche, il s'arrêta; il passa sa main sur son front comme pour dissiper un éblouissement.
—Non, dit-il, mon devoir de soldat est à Paris: allons!
Il reparut au dehors, laissant la porte ouverte, et dit à Renard qui accourait: