—Est-ce que tu crois que je l'ai oublié? Je t'en veux autant qu'au premier jour.

—Moi, monsieur Fortier, je voudrais réparer le tort que je vous ai fait. Je voudrais rentrer à la Vigie.

—Tu y as mis le temps, Gilbert Cloquet! C'est donc parce que tu n'as plus de force, que tu me reviens?

—Allons donc! dit Gilbert, en levant sa canne en biais, comme une cognée.

—Alors, c'est parce que tu n'as plus d'argent?

—Écoutez, dit l'homme en s'approchant d'un pas, vous ne pouvez pas me reprocher d'avoir perdu mon bien pour payer les dettes de ma fille. Oui, je veux gagner mon pain, et je peux le gagner partout, monsieur Fortier! Si je reviens chez vous, c'est pour la justice que je vous dois, et parce que je serai moins seul, là où j'ai été jeune.

—Je t'ai dit, il y a vingt-trois ans: «Même quand tu seras vieux, jamais je ne te reprendrai.» Je n'ai qu'une parole!

—Moi aussi, monsieur Fortier, j'avais dit: «Je veux être mon maître.» A présent, je ne le pense plus: ça n'est pas le métier qui fait qu'on est libre. J'ai vu ça chez les Picards.

—En effet, on m'a parlé...

M. Fortier eut un petit rire sec que Gilbert connaissait. Quand M. Fortier laissait s'allonger ses lèvres gercées, ne fût-ce que d'un millimètre, c'est qu'il pouvait revenir sur son premier mot.