—Tant mieux, fit Gilbert, en riant d'aise. Je n'aurai rien à rapprendre, alors.
—Pas grand'chose, Dieu merci, répondit M. Fortier.
Il souleva le rideau de la fenêtre, du côté des champs.
—Tiens, dit-il, pendant qu'il reste du jour, va faire le tour des terres, mon vieux Gilbert.
Gilbert traversa la cour, et il alla dans le pré qui est derrière les étables, et d'où l'on aperçoit Fonteneilles avec sa forêt. Mais il se souvenait surtout de la vue qu'on a de la pâture. Il gagna donc, par la route, la grande pâture qui est sur le plateau, à droite, et il revit les montagnes du Morvan et tout l'horizon qu'il avait contemplé dans sa jeunesse. Puis, un à un, le long des traces et par les échaliers, il parcourut les héritages.
Les bêtes le considéraient un instant, et se remettaient à paître, songeant: «C'est bien: il est d'ici»; des grives, de la grosse espèce, posées sur les peupliers qui n'avaient plus qu'une feuille ou deux, rappelaient avant d'aller se blottir dans une touffe de gui; des corbeaux le saluaient de l'aile en passant au vol; des ramiers, lancés à toute allure dans les hauteurs dorées, plongeaient en tournoyant vers les combes déjà bleues.
Il faisait froid. Le couchant annonçait du vent pour le lendemain. La cloche de Fonteneilles sonnait à mi-coteau. Gilbert était seul, au-dessus du vaste pays, dans la nuit qui tombait. Il pensa à la maison où il ne rentrerait plus, cachée là-bas, dans les futaies du Pas-du-Loup. Il pensa à ses camarades, les journaliers de Fonteneilles, et il reconnut qu'il les aimait tous, qu'il pardonnait à tous, et qu'il lui serait bon de revivre parmi eux.
Puis, comme le jour défaillait, il fit du regard tout le tour de la colline ronde où il allait recommencer à travailler demain. L'herbe était belle. Les jachères attendaient la charrue. En maint endroit, au-dessus des terres brisées, le froment levait sa pointe verte. Gilbert se découvrit, et il dit:
—Peu importe à présent d'habiter chez les autres, peu importe le chaud, le froid, la fatigue ou la mort: j'ai le cœur en paix.
Il sentait une grande joie vivante monter d'elle-même dans son cœur renouvelé.