La vérité, c'est que la Cloquette n'avait rien d'une ménagère. Elle était de santé délicate, et cela lui servit longtemps d'excuse quand la soupe n'était pas prête, quand le mari trouvait la maison en désordre, le linge, le «butin» mal rangé dans l'armoire, et les hardes de travail non réparées après deux ou trois jours. Il l'aimait, de toute la force de sa jeunesse intacte, et elle aussi l'aimait à sa façon, fière de se montrer, le dimanche, près du plus bel homme du pays, d'aller avec lui aux noces, aux apports, aux foires quelquefois, lorsque M. Fortier y envoyait son domestique. Elle avait les goûts de sa petite enfance, qui s'était passée dans une boutique de village, à vendre et à bavarder. Ni l'habitation dans la forêt, ni les travaux de la maison ne lui plaisaient, et les poules de son poulailler n'avaient pas, il s'en fallait, la crête nourrie, la plume luisante et le jabot renflé de celles de la voisine, la Justamonde.
—Que veux-tu, finit-elle par dire à Gilbert qui se plaignait, je n'ai l'esprit à rien, parce que tu n'es jamais là. Encore si tu allais à la journée, comme font presque tous les hommes mariés de ton âge, j'aurais plaisir à travailler avec toi au jardin, les jours de chômage, et à tenir la maison en ordre; mais monsieur Honoré Fortier ne te laisse pas une heure; il te prend même souvent le dimanche, parce qu'il dit qu'il a confiance en toi pour garder la Vigie. Tu crois que c'est drôle pour moi! A quoi te sert-il, ton argent?
Gilbert n'avait pas l'air d'entendre la Cloquette; il remontait à la Vigie, avec son chien aux yeux de braise. Adèle Mirette n'était pas méchante. Elle était ce qu'on l'avait faite: une fille qui ne savait rien de son état. En revanche, elle croyait tous les contes superstitieux des campagnes voisines. Pour toute la fortune de M. le marquis, on ne l'aurait pas vue coudre entre Noël et le premier de l'an, ni contrainte de laver «un jour de bonne Dame», elle qui travaillait souvent le dimanche. Les sorts et les sorciers lui faisaient peur, et, quand elle rencontrait le Grollier, elle lui souriait, en se signant secrètement, pour combattre, de deux manières, le mauvais œil du chemineau.
L'eau creuse la pierre et le vent la ronge. Les plaintes de la Cloquette pliaient lentement, et sans qu'il y parût, la volonté de l'homme. Il savait bien qu'il aurait tort de quitter la ferme où il travaillait depuis si longtemps, dont chaque motte avait été foulée par ses sabots et remuée par ses mains. Les mots d'une femme qu'il aimait et qu'il plaignait silencieusement, des propos d'hommes d'une génération nouvelle, et qui commençaient à élever la voix dans les auberges, changeaient le cœur du tâcheron. En 1883, vers le milieu de la fenaison, qui eut lieu de bonne heure, Gilbert eut une discussion avec son patron; il dit, en passant devant une ancienne pâture devenue prairie, et qui se nommait la Chaume basse:
—Vous voulez que je coupe l'herbe, patron; elle n'est pas mûre!
—Elle l'est. Je sais ce que je dis, Gilbert, et c'est moi qui commande ici. —Moi aussi, je sais ce que je dis, et je ne couperai pas de l'herbe qui n'est pas mûre. Ça me dégoûte!
M. Honoré Fortier n'avait peut-être jamais été aussi patient: il ne répliqua pas, et laissa Gilbert monter, avec trois domestiques jeunes et qui avaient entendu, vers un pré plus haut, et où la graine perlait en rosée grise au bout des herbes drues. Mais le soir, comme il revenait, le long d'une trace, tirant le jarret, il fut rejoint par Gilbert Cloquet qui montait vite, la faux sur l'épaule.
—Tu as chaud, à ce que je vois, Gilbert!
—Et autre chose.
—A savoir?