Gilbert souffrait et la douleur arrêta les mots commencés, trois fois, sur ses lèvres. Enfin il dit, comme ceux auxquels le malheur et le pardon donnent autorité:

—Tu te crois leur chef, et tu ne l'es pas, Ravoux. Tu n'empêches pas grand'chose... Tu laisses faire quand ils sont les plus forts...

—Je sais bien...

—Quant à eux, la plupart, ils n'ont pas, comme toi, leur idée tournée vers le métier; ils ne veulent que le désordre et le pillage; depuis que je les connais, ils ont plutôt empiré...

—Dis pas ça, Cloquet, nos affaires vont bien. Nous avons fait un bon pas.

—Possible, Ravoux, mais c'est les cœurs qui vont mal... La fraternité n'est pas venue: moi, je l'attendais...

Ravoux saisit le thème qu'on lui offrait. Il oublia un moment le blessé. Il fit des phrases de réunions.

—Tu ne vois donc que les imperfections de l'organisation prolétarienne? Ah! c'est simple! C'est vite dit!... Mais il faut faire crédit aux forces jeunes, mon cher! L'avenir apprendra toute la rigueur du droit à ces hommes qui ignorent tout; l'avenir les fera libres, en les faisant intelligents...

Gilbert l'arrêta en levant le bras.

—Blague pas, Ravoux! Tu parles toujours d'avenir quand tu es embarrassé. Moi, je te dis qu'ils n'apprendront pas grand'chose, s'ils n'ont encore rien appris. Est-ce que ça sera l'instituteur qui leur enseignera la justice? Ils ont tous passé par ses mains. Est-ce que ça sera le curé? On sait bien que le temps des curés est passé. Est-ce que ça sera le journal? Ils le lisent tous les jours. Est-ce que ça sera toi? Allons donc!