L'épaule se souleva dans le lit, malgré la douleur. La voix de Gilbert devint faible et sifflante.
—Je te dis mon chagrin, Ravoux, ma pensée sur les camarades. C'est bien le moins, puisque je ne porterai pas plainte... Eh bien! ils n'ont pas de quoi vivre...
—C'est vrai!
—Et toi non plus! Pas de quoi vivre!
Ravoux crut que Gilbert délirait et qu'il parlait du pain quotidien. Mais Gilbert voulait parler des cœurs et des esprits, qui n'avaient point leur subsistance, et point de provisions pour la vie. Ils ne se comprenaient pas.
Le visiteur profita d'un moment où le blessé fermait les paupières. Il s'en alla, faisant, avec ses gros sabots, le moins de bruit possible. La mère Justamond ranima le feu, fit bouillir ses tisanes, les filtra, les sucra, et, maternellement, servit le remède infaillible à son voisin, épuisé et incapable de sommeil.
La nuit commençait à devenir la grande nuit, où les hommes laissent à l'ombre toute la puissance. Des enfants appelaient, ou venaient gratter à la porte. La mère Justamond les entendait, même quand ils ne faisaient que penser, groupés autour du foyer: «La mère n'est pas là! Comme elle est longtemps chez Cloquet!»
Quand elle crut avoir rempli tout son devoir d'infirmière, elle considéra, un long moment, le blessé qui respirait difficilement, à cause de la côte brisée et de l'appareil qui sanglait la poitrine. Elle crut qu'il dormait parce qu'il fermait les yeux. Puis elle sortit, après avoir baissé la mèche de la lampe.
Gilbert demeura seul. Il ne dormait pas. Il pensait à sa femme, qui avait incomplètement élevé l'enfant; à Marie, qui s'était montrée très ingrate le matin, et qu'il avait défendu qu'on allât chercher; aux compagnons qui l'avaient frappé, lui, leur ami de la première heure et leur ancien, et il répétait tout bas, entre ses draps rugueux, divisés en grosses cassures, comme de la glace qui fond sur un pré:
—Non! Ils n'ont pas de quoi vivre!