La porte du fond s'ouvrit. Un homme entra, râblé, sanguin, rapide d'allure. Il s'avança jusqu'aux deux tiers du salon, et serra, en s'inclinant légèrement, la main qui se tendait vers lui.
—Mon général, vous me voyez confus Je suis en veston et en gros souliers. J'arrive d'une inspection dans mes prés d'embouche.
—Oui, oui, les embouches, un terme du pays;... je me rappelle. Bonjour, Jacquemin! bonjour!... je suis heureux de vous revoir!
Il retenait dans ses mains la main de l'ancien officier devenu terrien. Il le faisait se déplacer d'un quart de cercle, pour le mettre en pleine lumière. Il était un peu pâle. Il regardait, penché, tournant le dos aux fenêtres, le large visage de M. Jacquemin, que l'émotion avait encore fait rougir.
—C'est bien le même homme: les cheveux en brosse, des yeux noirs sans reproche et sans peur, un nez à la serpe, et la moustache coupée court... Pas beaucoup de poils gris; vous n'avez pas changé, Jacquemin: à peine un peu de poids mort, comme vos bœufs à l'engrais... Ah! pardon, mademoiselle, je ne vous voyais pas...
M. de Meximieu lâchait la main de son hôte, et saluait, d'un air pénétré, Antoinette Jacquemin, qui avait suivi son père, et que Michel avait seul aperçue. Déjà les jeunes s'étaient dit bonjour. L'œil de commandement du général était devenu soudainement l'œil du connaisseur, qui se ferme à moitié, qui caresse avec le regard, et fait le tour, et revient aux mêmes points, plusieurs fois. Cette jeunesse intacte, cette figure fière et fine, ces cheveux de deux ors mêlés, comme avait dit Michel, cette taille longue, et tant d'assurance naturelle...
—J'ai tort de m'étonner... Je ne me suis pas immédiatement souvenu, mais mademoiselle vient de me rappeler que vous avez eu des aïeules parmi les modèles de Latour... Vous êtes de très vieille race: pourquoi diable avez-vous laissé tomber la particule, Jacquemin?
—Mon père l'avait fait, et j'ai continué... Il avait cru que les paysans d'ici l'aimeraient mieux, s'il s'appelait tout bonnement monsieur Jacquemin.
—Et cela lui a servi?
—Non. Quand il s'est présenté aux élections pour le Conseil général, il a été battu comme bourgeois, aux cris de: «A bas le capitalisme!» au lieu d'être battu comme noble, au cris de «A bas la dîme!» Voilà tout.