LA VAUCREUSE
Le soleil de la fin de mars est déjà vif, quand la brume cède. Elle s'était dissipée avant midi. Deux heures venaient de sonner. Sur la route qui va de Fonteneilles à Crux-la-Ville, montant d'abord, puis descendant pour remonter en pente douce la grande courbe de terre que couronnent la forêt de Tronçay et celle de Crux, la jument alezane, attelée à la Victoria de Michel de Meximieu, trottait vite, excitée par l'odeur des sèves en mouvement. Le sang résineux coulait des bourgeons, encore clos, des hêtres et des chênes. Il mettait des lueurs de pourpre sur les houles boisées qu'on domine vers la gauche en passant auprès de la Vigie, et qui n'ont, comme l'Océan, d'autre limite que l'horizon. Le général et son fils, assis l'un près de l'autre, la tête levée et baignée dans l'air léger de ce premier printemps, se taisaient, chacun songeant son rêve, et suivant des yeux les troupes de linots levées au bord du chemin, ou les pies affairées et qui portaient, en travers du bec, la charpente du nid. Ils allaient chez les Jacquemin, à la Vaucreuse. Bientôt, le paysage changea; ils entrèrent dans la vallée de l'Aron, prés immenses, peupliers, solitude et richesse aux deux côtés d'un ruisseau. Par le couloir de la vallée, on voyait l'herbe drue et déjà moirée par le vent, en arrière jusqu'aux gorges qui montent vers la source, et en avant jusqu'au point où le brouillard bleu, confondant les herbages, la rivière et les arbres, tourne avec eux pour rejoindre le canal du Nivernais.
La voiture, ayant quitté la route, suivait un chemin parallèle à l'Aron, puis une avenue longue au milieu des prés. Elle s'arrêta devant un château du XVIIIe siècle, tout blanc. La construction n'était pas imposante comme celle de Fonteneilles. La Vaucreuse avait un grand perron en fer à cheval, un rez-de-chaussée surélevé, un étage, une frise et des toits d'ardoise percés de deux lucarnes seulement. Du côté droit, un pavillon bas, à grosse calotte mansarde, rappelait l'ancienne demeure qu'avait remplacée, en 1760, la Vaucreuse nouvelle.
C'est là, dans cette terre familiale, que s'était retiré le lieutenant Jacquemin, lorsque, en 1891, il avait donné sa démission. Il avait alors trente-deux ans. Il amenait avec lui, à la Vaucreuse, sa femme et une petite fille de quatre ans, Antoinette. Très peu de temps après, et à peine remis de cette terrible secousse d'une carrière qui se brise, il perdait madame Jacquemin, emportée par une attaque de grippe infectieuse, en pleine jeunesse, en pleine beauté. Et il ne lui restait que l'enfant. Heureusement, celle-ci appartenait à l'espèce nombreuse des êtres consolateurs, par qui le monde peut supporter sa peine, qui comprennent la douleur avant d'avoir souffert, qui la devinent partout où elle est, la commandent silencieusement, et, ne pouvant la détruire, la tiennent sous leur charme, comme une bête dont la cruauté n'a plus de pouvoir que loin d'eux. Antoinette avait sauvé du désespoir son père trop durement éprouvé. En grandissant, elle était devenue la confidente, l'amie, le guide même de cet homme, qui avait conservé toute la vigueur de ton et, en apparence, toute l'énergie d'autrefois, mais dont l'esprit s'égarait, dès qu'on lui rappelait les deux bonheurs disparus: la jeune femme morte ou l'armée délaissée. Ces souvenirs-là, Antoinette seule pouvait les évoquer. Elle savait la manière. Mais aucun étranger ne devait faire allusion à ce passé douloureux. Elle y veillait, elle était toujours là, elle faisant un signe: «Taisez-vous! ne parlez pas de ces choses!» Elle détournait la conversation, ou bien elle s'y jetait, défendant son père, l'écartant du débat, avec une tendresse inquiète, ombrageuse et comme maternelle.
La voiture s'arrêta devant le perron de la Vaucreuse.
M. de Meximieu et Michel attendirent un moment dans une vaste pièce ronde, tendue de cretonne rose, et où la lumière entrait, en trois gerbes énormes, par trois baies ouvrant sur le perron.
—Je suis ému, le croirais-tu, Michel, de revoir Jacquemin! Quinze ans! Il y a quinze ans qu'il était sous mes ordres, au 6e cuirassiers, à Cambrai. Une tête de fer, de sacrées idées de moralisation du soldat, d'apostolat comme il disait, auxquelles j'ai été obligé de couper les ailes, mais bon officier, dur pour lui-même, doux pour le soldat, solide à cheval, solide de toute façon. Il a dû changer, physiquement?
—Je ne crois pas. Un peu épaissi.
—Oui, la campagne Crois-tu qu'il m'en veuille encore d'avoir interrompu sa carrière? Car enfin, malgré moi, par devoir, c'est moi qui ai provoqué sa démission. Il a cru qu'il ne pouvait pas rester... Je ne lui demandais que de céder...
Le général se promenait en se regardant, à gauche, dans les glaces étroites qui séparaient les panneaux de cretonne claire.