Sans même s'apercevoir de la singularité, et presque du ridicule qu'il y avait à discuter une question militaire avec une jeune fille, M. de Meximieu changea d'interlocuteur. Il était offensé. Il avait ce mouvement fébrile des dix doigts, que connaissaient tous les officiers sous ses ordres.

—Vous parlez comme une enfant, mademoiselle. Mais vous ignorez les choses. Je vais vous les dire. Votre père était, au 6e cuirassiers, le meilleur de mes lieutenants, cela est vrai; le plus exact, cela est vrai encore; mais le plus entêté et le plus clérical de tous, cela est vrai aussi. Il professait devant n'importe qui, même devant les hommes, des théories dont, pour ma part, je fais le même cas que de celles d'aujourd'hui.

—Elles sont à l'opposé.

—Peu m'importe. Elles étaient une doctrine. Et je ne veux pas de doctrine, à la caserne; pas de théorie, si ce n'est celle du métier, et pas de prédication, si ce n'est celle du patriotisme. Lui, il prétendait qu'il n'y eût jamais de revue ou de marche le dimanche matin, pour que messieurs les hommes eussent la liberté d'aller aux églises; il aurait voulu de la moralité, des lectures moralisantes, des conférences moralisantes, une caserne-école, en somme!

—Nous l'avons, à ce qu'il paraît.

—Pas encore! Et moi, je ne commande pas une école, je commande des soldats. Je ne leur demande pas d'être des saints ni d'être de mon avis, attendu que je ne leur dis pas ce que je pense. Je leur demande d'obéir, de bien marcher, de n'avoir pas peur. Le reste ne me regarde pas. Je suis de l'ancienne armée, moi, de l'armée qui allait au feu parce que c'était le devoir, qui avait faim, soif, chaud, parce que c'était le devoir,—le devoir, entendez-vous?... Et ça suffit. C'est pourquoi, quand le lieutenant Jacquemin a fait aux cavaliers, sans permission, une conférence dans le manège, je l'ai averti. Quand il en a fait une seconde au dehors, mais après convocation dans les chambrées, et en tenue, je l'ai mis aux arrêts. Il a réclamé. Le ministre m'a approuvé. J'ai eu le regret de voir Jacquemin donner sa démission, à trente-deux ans, et quitter l'armée. Mais je n'ai jamais eu aucun regret de ce que j'ai fait.

—Eh bien! tant pis, général, car vous auriez dû le regretter une fois au moins.

—A quel moment?

—Il y a quinze jours. Vous vous indigniez d'avoir entendu les grévistes chanter l'Internationale.

—Parbleu! n'est-ce pas infâme?