En parlant, elle entraînait M. de Rabelcourt vers un petit salon où une dizaine d'hommes, campagnards de haute mine et retraités de la danse, jouaient aux cartes. Au moment où madame de Rueil entrait, l'un d'eux se retourna, en posant son jeu sur le tapis de la table. Il était grand, nerveux; ses cheveux en brosse grisonnaient; son nez dessinait une courbe accentuée au-dessus d'une forte moustache. Chez lui, dans sa physionomie de soldat qui n'avait qu'un petit nombre d'expressions simples, sans nuances intermédiaires, le premier mouvement se lisait à livre ouvert. Il ne put dissimuler une impression de contrariété que M. de Rabelcourt nota précieusement. Mais, en homme bien élevé, il se ressaisit vite, se leva, tendit la main:

—Tiens, mon oncle? dit-il. Vous êtes si rare ici que vous me voyez étonné. Est-ce que vous seriez en mission dans le Berry?

—A peu près, mon neveu.

—J'en suis ravi, parce que j'espère qu'elle vous retiendra près de nous.

—Oh! cela dépend, je ne suis pas encore fixé, vous comprenez?

M. de Rabelcourt avait dit cela la tête haute, les yeux fixés sur ceux de Rueil, qui essayait de comprendre. Mais le jeune homme ne chercha pas longtemps, et, une demi-minute plus tard, un gros rire étouffé apprenait aux joueurs du petit salon que l'arrivée de l'oncle n'avait rien qui enchantât le neveu.

Déjà le diplomate s'était mêlé aux invités qui remplissaient la pièce voisine. Guillaumette le présentait. On s'empressait autour de lui. Quelques vieilles dames le reconnaissaient, pour l'avoir aperçu, soit à la fameuse fête de Monant, soit dans le monde, à Paris. «Ce cher ministre! Monsieur de Rabelcourt! Comment donc! mais qui pourrait vous oublier! Quelle bonne chance pour notre Berry! Vous souvenez-vous de ce bal à l'ambassade d'Autriche, à la fin du second Empire..» M. de Rabelcourt répondait: «Parfaitement.» Il se souvenait de tout. Il avait des oreilles pour tout le monde, des paroles pour chacun, et des yeux pour toutes les jeunes femmes qui s'inclinaient: «Madame de Hulle, mon oncle; madame de Houssy; madame Guy Milet; madame O'Parell; ma bonne amie la baronne de Saint-Saulge...» En même temps, des mots se croisaient derrière lui, chuchotés: «Comment, ma chère, ministre?—Oui, plénipotentiaire.—Ah! très bien! où donc?—En Amérique, autrefois, je ne sais pas trop.—Amusant?—Tout à fait!»

Dans le nombre, insidieusement, selon sa coutume, et sans décourager aucune sympathie, M. de Rabelcourt choisissait les privilégiées qu'il désirait grouper autour de lui, les retenait d'un mot, d'un coup d'œil plus attentif, plus ému, qui disait: «Je vous reviens.» Il revint bientôt, en effet, après avoir fait le tour du salon, et, comme la danse recommençait, alla s'asseoir à côté de la baronne de Saint-Saulge, qui rangea sa traîne avec un sourire flatté. Deux douairières, non expressément invitées, l'encadrèrent. Quelques toutes jeunes châtelaines formèrent cercle devant eux. Celles qui étaient moins jeunes et moins candides préférèrent danser. M. de Rabelcourt débuta par complimenter sa voisine, à voix très basse, sur la façon de son corsage. Les sept femmes se penchèrent pour recueillir les mots de l'ancien ministre, et elles s'épanouirent toutes. Alors, se sentant écouté, étudié, maître de son auditoire, retrouvant ce léger frisson d'aise que doivent éprouver les vieux oiseaux au soleil d'avril, il se mit à causer. L'histoire de la concession Jacobson eut encore un renouveau; on vit reparaître les hamacs suspendus aux lianes fleuries, Pepita la Péruvienne, dont le nom rassemble les lèvres comme pour un double baiser; Juana, «sombre et jalouse créature», d'autres encore, dont le souvenir, habilement mêlé à des noms d'empereurs, de présidents de Républiques lointaines, de fleuves et de montagnes, éveillait, chez les jeunes auditrices de M. de Rabelcourt, une idée de la diplomatie qu'elles n'avaient point encore. Il contait bien, et, sans s'interrompre, à cause de la grande habitude qu'il avait des mêmes récits, il pouvait lever les yeux au delà de son petit cercle, et observer ce qui se passait dans les deux salons. Il observait par exemple, que madame de Rueil, invitée trois fois dans un court espace de temps, avait refusé de danser, et s'était mise au piano. Il notait en lui-même qu'elle était un peu rouge et agitée, et que, parfois, se penchant à droite du clavier, tout au bout du salon, là-bas, elle jetait sur le groupe un regard de maîtresse de maison, qui pensait: «Mes amies ne dansent plus depuis que mon oncle est là.» L'oncle songeait: «Elle est inquiète.» Cela ne l'empêchait pas de discourir. Les phrases se succédaient dans la bouche de M. de Rabelcourt, comme au piano, également faciles, pleines de la même gaieté légère, banale et mesurée.

Elles produisirent assez vite l'inévitable ennui des musiques faciles. Les imprudentes qui avaient recherché le voisinage du diplomate s'aperçurent que celui-ci prenait plus de plaisir à raconter qu'elles-mêmes à écouter; elles se rendirent compte qu'elles rajeunissaient, tout simplement, un vieux succès de salon; elles commencèrent à trouver que les histoires d'Amérique n'avaient de nouveauté que les noms, qu'on avait mieux dans l'ancien monde, et elles regrettèrent de s'être laissées prendre au piège. Une à une, elles écartèrent leur chaise, élargirent le cercle, promenèrent des yeux quêteurs autour du grand salon, appelèrent au secours d'un mouvement de paupière, se laissèrent inviter, et, s'excusant d'un geste navré auprès de M. de Rabelcourt, partirent en tournant pour ne plus revenir.

Il ne resta, dans l'angle de l'appartement, que les deux vieilles dames dont M. de Rabelcourt s'occupait assez peu, mais qui s'attendaient à moins encore, et la petite baronne de Saint-Saulge, femme de trente-deux ans, laide, osseuse, qui lui plaisait par l'insolence naturelle de son esprit, l'exubérance de ses gestes, le timbre de sa voix qui était cristallin, par la vengeance qu'elle tirait de sa laideur, en supportant comme s'ils s'adressaient à une autre, les regards les plus insistants et les mots les plus crus, et surtout à cause de l'intimité qu'il savait maintenant exister entre madame de Rueil et cette voisine de campagne. En tacticien expérimenté, il réfléchissait que Guillaumette pouvait se dérober, ou ne pas tout dire, tandis qu'il avait là, ce soir, une occasion unique de s'instruire, un témoin qui ne devait rien ignorer, et qui ne demandait sans doute qu'à être indiscrète. Interroger sans rien livrer, employer des mots vagues dans l'espoir d'attirer des réponses précises, avoir l'air de tout connaître pour obtenir un secret, tel avait été, dans la vie publique, le procédé classique de M. de Rabelcourt. Il résolut de l'employer de nouveau.