Dès qu'il se sentit seul, ou à peu près, avec madame de Saint-Saulge, il se détourna insensiblement de la douairière de droite, opéra une conversion à gauche et, se penchant au-dessus du fauteuil où la baronne était pelotonnée:
—Je vois avec plaisir, dit-il, que vous êtes, madame, l'une des meilleures amies de ma nièce. Elle a besoin d'appui, la chère petite!
—Oui, nous nous entendons à merveille, bien que nos caractères soient très différents.
—Il y a des circonstances, fit sentencieusement M. de Rabelcourt, qui rapprochent les natures les plus opposées.
—Nous habitons tout près l'une de l'autre, en effet, repartit madame de Saint-Saulge. Jusqu'à ces derniers mois, nous nous connaissions sans doute, mais nous nous sommes liées surtout pendant ce long congé que monsieur de Rueil a passé tout entier à Monant. Je viens chez elle, elle vient chez moi, c'est-à-dire ils viennent. Oui, je l'aime beaucoup, cette pauvre chérie, si bonne, si oublieuse d'elle-même...
—Vous la plaignez, baronne, puisque vous dites pauvre?
—Le mot s'applique si souvent aux riches! Qui est-ce qui n'a pas ses misères? même les plus heureuses, même Guillaumette?
Il se pencha un peu plus, et murmura:
—Vous savez donc tout, vous aussi?
Madame de Saint-Saulge se déplaça légèrement dans son fauteuil, afin de rétablir les distances que M. de Rabelcourt tendait à rapprocher; elle regarda fixement le diplomate, se demandant: «Que veut-il dire? A quoi fait-il allusion? Je ne sais rien que de tout simple au sujet de ce ménage tout droit et tout heureux. Laissons venir ce vieux dénicheur de nids, et ne nous avançons pas!»