Anthelme, l'aîné, lourd paysan, barbu, épais de visage et camard, donnait l'impression d'une force brutale et impulsive; mais il avait, lui aussi, sa part de ruse, qu'il dissimulait sous la violence des mots, du ton et du geste. D'habitude, on n'entendait que lui à la Grange de Beinost; le vrai maître était cependant le père qui venait de mourir, et après lui le cadet qui ressemblait au père. Francis se leva le premier.
—Va donc chercher le Biolaz, dit-il; moi je m'occupe des témoins, et du reste.
Un quart d'heure plus tard, la grosse poulinière noire dont la bouche, trop tôt tirée par le mors, était restée allongée par un rire stupide, attendait sous la neige, dans la cour de la ferme. Francis se tenait auprès du traîneau, il avait une dernière recommandation à faire, et, quand la porte de l'étable s'ouvrit:
—Anthelme, dit-il, tiens bien ta langue avec le Biolaz!
Et il rentra aussitôt, en secouant sa veste. Anthelme s'était enveloppé dans une limousine doublée, manteau de misère, qui servait depuis vingt années à tous les gardeurs de vaches de la Grange, et sa tête disparaissait presque dans l'entonnoir du col relevé. Il s'avança, portant devant lui la lanterne allumée, qu'il fixa dans une bague de fer, à droite du siège, et il partit. La montagne était entièrement blanche, sans arbre ni buisson jusqu'aux premiers plans de la vallée. Il tâchait donc, dans le rayonnement des pentes, de reconnaître le lacet qu'il n'aurait pu quitter sans risquer sa vie. Il neigeait mollement. Les villages, au-dessous, dans le brouillard glacé, dormaient. Aucun bruit ne montait des vallées. Rien ne remuait, dans cette nuit d'hiver, si ce n'est, très haut sur le Colombier, la flamme de la lanterne qui faisait, autour du traîneau, un halo minuscule, et qui descendait en zigzags à travers les champs de neige.
Anthelme Chogne allait chercher le notaire.
Ces Chogne étaient connus dans la montagne pour une famille riche, processive, et de tout temps redoutable à ceux qui ne la servaient pas. Les voisins disaient: «On ne fait jamais une bonne affaire avec un Chogne, et ceux-là sont heureux, qui n'en font point une mauvaise.» Le vieux père ne descendait presque jamais de sa ferme, perchée à huit cents mètres en l'air, dans la partie du massif du Colombier, où les crêtes diminuent, et où la montagne élargit ses flancs. Autour de la Grange de Beinost, quand l'été avait fondu la neige, on n'apercevait que des pâturages maigres et semés de pierres, et quelques champs non limités, où l'écorce du sol, égratignée par la charrue et par la bêche, donnait de maigres récoltes de seigle, de fèves et de pommes de terre; mais il y en avait en bas, sur une ancienne moraine, que côtoyait un torrent, une vigne en forme de tortue, qui donnait un vin rouget, clairet, piquant, très renommé dans la contrée. C'était la richesse, le joyau des Chogne. Il y avait encore au-dessus de la ferme, montant toute noire, pressée, fût contre fût, jusqu'au sommet de la chaîne, une forêt de pins qui n'appartenait point aux Chogne, mais que les Chogne exploitaient, dévastaient, de père en fils, avec une audace contre laquelle le propriétaire n'avait jamais trouvé de défense utile. Si des arbres disparaissaient, personne n'avait jamais vu le bûcheron qui les abattait; s'ils étaient trouvés au bas de la montagne, dans les plis où les troncs d'arbres coulent, soit avec les avalanches, soit avec le torrent, les Chogne prétendaient toujours que le bois leur appartenait, qu'il venait d'une coupe achetée par eux, sur les lisières, et la preuve était impossible contre eux, dans ce pays vaste, peu habité, difficile d'accès, et où pas un témoin n'aurait osé dire: «Chogne a menti.» Sombre d'humeur, avare, très rude avec les siens, le père Chogne n'avait jamais pu supporter la présence d'une femme à la maison. Son unique fille, Mélanie, à l'âge de quinze ans, hébétée par l'abandon, et par le manque de nourriture, s'était placée comme domestique à Nantua. Elle avait à présent vingt-cinq ans. C'était elle qu'il fallait dépouiller de la vigne et de la Grange, et de tout ce que le père aurait pu lui enlever s'il n'était pas mort si vite, par cette nuit d'hiver.
Anthelme avait mis la jument au trot dès l'arrivée en plaine. Il traversa les bourgs, l'un après l'autre, sans arrêter, et c'est à peine s'il ralentit l'allure pour remonter la pente, de l'autre côté de la vallée et pour atteindre le col qui fait communiquer le Valromey avec Hauteville. La neige était molle et très épaisse sur les hauteurs. Heureusement, elle ne tombait plus dans cette région nouvelle. Le traîneau glissait sur une route large, balisée par des forêts ou des bouquets d'arbres. La seconde descente fut aisée et rapide. Le paysan s'arrêta dans la principale rue de la ville, vers le milieu, devant une porte à laquelle on accédait par quatre marches, munies d'une rampe, et il jeta sa couverture sur la jument dont tout le corps fumait comme une mare au petit jour.
—Allons, monsieur Firmin Biolaz! cria-t-il.
Et il tira, en même temps, la sonnette. Une musique aiguë et prolongée lui répondit, un grelottement de cuivre qui s'apaisa lentement et sans fruit. Au troisième appel seulement, les volets du premier étage, légèrement poussés sur la tôle de l'appui, chassèrent dehors un bourrelet blanc qui s'émietta en l'air, et une voix demanda: