—Vous ne me l'apprenez pas!

—Par ici, dit le notaire, en poussant, à gauche, dans le corridor, la porte de son cabinet.

Il passa le premier, avança une chaise, dans l'ombre troublée par la bougie errante, fit le tour du bureau, et s'assit à la place accoutumée, en élevant le bougeoir, pour étudier le client. Celui-ci déboutonnait le col de sa limousine, en retirait sa barbe, sur laquelle coulaient des gouttes de neige fondue, enlevait sa casquette, et proclamait:

—Je suis Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost.

—Chogne, dit le notaire en posant le bougeoir; ah! très bien! Qui donc est malade, chez vous?

—Le vieux; il ne passera pas la nuit, c'est sûr.

—Très bien; très bien, répéta le notaire.

Les deux hommes s'observèrent l'un l'autre pendant une demi-minute de silence, chacun cherchant à lire et à ne pas être lu. Les visages restèrent inexpressifs, au cran d'arrêt. Néanmoins, par une communication directe, qui s'établit toujours entre deux esprits en lutte, Anthelme comprit, il vit nettement que M. Biolaz pensait: «Tous les Chogne sont des canailles; défions-nous.» M. Biolaz, de son côté, sut, à n'en pas douter, que Chogne, Anthelme, de la Grange de Beinost, songeait: «Le notaire a entendu parler de nous; il n'a pas bonne opinion, mais je suis plus fin que lui.» Cet homme encore jeune et tout rond, rappelait par sa figure tavelée de rouge, ses paupières abaissées, le tic nerveux qui tirait le coin d'une de ses lèvres, ses cheveux coupés en brosse et comme à l'ordonnance, par la gaucherie de son geste, le type légendaire du fantassin qui entre à la caserne: mais il avait toujours vécu dans le pays et approfondi ce qu'il nommait «la clinique notariale». Il demanda:

—Vous aurez des témoins, à cette heure-ci?

—Ils seront à la Grange, tous les quatre, quand vous arriverez. Ah çà!...