Elle se leva, et s'en alla vers la vieille femme qui laissa tomber son ouvrage et leva les bras. Près de la fenêtre, sans s'inquiéter des voisins, dans le demi-jour que versait la rue, Evelyne embrassa madame Gimel, qui garda, près de sa tête blanche, la tête blonde, et qui songeait à tout le bonheur passé, comme si un événement en avait marqué la fin, tandis qu'Evelyne songeait à tout le bonheur à venir, bien qu'elle n'aimât personne et que rien ne fût changé dans sa vie. Et elles ne se parlèrent plus, quand elles se furent séparées, quand Evelyne se fut assise, tournant le dos à la rue, à côté de sa mère, et que celle-ci eut repris son aiguille, dont le petit crissement régulier se perdait, comme tant d'autres, dans la rumeur de la ville. Elles pensaient, l'une et l'autre, au mariage d'Evelyne. Et, toute vague qu'elle fût, cette pensée les divisait déjà. Madame Gimel songeait que, si Evelyne se mariait avec le bottier Quart-de-Place ou avec un autre, l'intimité de vingt années ne continuerait pas, malgré le serment qu'Evelyne, dans ses jours d'expansion, faisait d'une voix si grave et si ardente, avec toute son âme dans ses yeux:

—S'il veut me séparer de vous, je le refuse!

Evelyne, qui avait moins d'imagination, repassait simplement dans son esprit les mots de la crémière; elle n'y croyait pas; elle aurait voulu savoir, pourtant, s'il y aurait une suite.

—On a vu des choses plus étonnantes, pensait-elle. Si j'étais aimée, il me semble que je reconnaîtrais vite s'il me trouve seulement une jolie femme, ou bien, et je ne l'aimerais qu'à cette condition-là, s'il a confiance, s'il comprend que je puis être une amie, une force, une ménagère, une vraie femme, et même une dame, pourquoi pas?

Le temps s'écoulait; elle ne pensait pas du tout à madame Gimel. Et c'est pourquoi, deux ou trois fois, elle se reprocha l'égoïsme de cette paresse et de ce silence, et mit la main sur les mains de sa mère, qui s'arrêtait de coudre, tout attendrie.

Dans la chambre, qui était basse d'étage et de moyenne largeur, madame Gimel s'était ingéniée à loger tous les meubles qu'elle avait hérités de son mari: un canapé et quatre chaises de velours vert, une crédence noire qu'elle croyait être Renaissance, un lit debout du même style, et que recouvrait une courtepointe, également de velours vert, coupée par deux bandes de tapisserie à la main. La pièce était sombre; madame Gimel la trouvait de haut goût. Quand le jour baissait, les marges de bristol qui encadraient la photographie pendue en face du lit prenaient une importance extraordinaire, et faisaient comme une gloire autour du portrait de feu M. Gimel, ancien adjudant de la garde républicaine.

II
LE CAHIER

Evelyne Gimel, comme tant d'autres de sa condition, avait un cahier sur lequel,—irrégulièrement, d'ailleurs,—elle notait certains menus faits de sa vie, des dates, des vers qu'elle avait lus, et des «impressions de théâtre». Le cahier, en tout, avait trente-deux pages. Il s'accrut tout à coup de dix pages nouvelles. Et voici ce qu'elles racontaient:

Samedi, 6 juillet 190...