Au bout de dix pas, avant de sortir de l'hospice, il arrêta la bête, se retourna, et dit encore, la mine épanouie cette fois:

—Sœur Dorothée, puisque ça avait l'air de vous faire plaisir, je danserai aux noces de Désirée.

—Soyez sage! répondit la Sœur.

Et pendant qu'ils s'éloignaient au trot menu de l'âne, entre les deux murs de la rue voisine, la Sœur avait envie de pleurer, elle aussi, sentant bien qu'elle avait gagné le cœur du vieux zouave, du plus rude de ses «petits bonshommes».

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LE
RAPHAËL DE M. PRUNELIER

I

Pourquoi se promenait-il au bord de l'Aulne, lui qui ne se promenait jamais? Pourquoi revenait-il à petits pas le long de la jolie allée bordée de hêtres qui va de Port-Launay à Châteaulin, le visage épanoui, et d'un geste paternel répondant aux laveuses qui de loin en loin, agenouillées sur la berge en pente, s'arrêtaient de battre leur linge pour dire:

—Bonjour, monsieur Piédouche!

C'est là un point que nul n'éclaircira. M. Piédouche, banquier depuis trente ans à Châteaulin, gros, riche et considéré, ne racontait ses affaires à personne. Une dépêche de la Bourse, arrivée dans l'après-midi, l'avait mis en liesse: voilà tout ce que savaient les plus avisés de ses commis. Il était sorti, il avait marché une heure, et maintenant il rentrait, satisfait de lui-même, du temps, du paysage, plein d'une sympathie débordante pour les mendiants du chemin. Sa joie prenait toutes les formes: aumônes, coups de chapeau, sourires, refrains de jeunesse fredonnés ou sifflés. Il était si content qu'il lui vint une irrésistible envie d'acheter quelque chose, et que, dans la rue du Tribunal, apercevant une gravure, il s'arrêta.