Cette gravure, exposée au milieu de plusieurs autres, derrière la fenêtre basse d'un vieil hôtel, était tout bonnement de Nicolas Berghem. Elle représentait un groupe d'arbres à demi dépouillés de leurs feuilles, un gué, une femme sur son âne, un ciel moutonné, tout cela de belle humeur et dans la note précisément où se trouvait l'âme de M. Piédouche.
«Je vais faire plaisir à deux personnes, pensa-t-il, à moi d'abord, et à ce pauvre M. Prunelier.»
Il monta les trois marches de granit moussues, usées aux extrémités, où tant de générations avaient posé le pied, et sonna. La maîtresse du logis vint ouvrir. Ce n'était sûrement pas une femme du pays. Ses cheveux blonds relevés par un peigne d'écaille en travers, je ne sais quoi de fin et de preste dans l'allure, de jeune malgré la quarantaine qui criblait sa figure rose de petites hachures, sa parole aussi, très rapide et sans accent, toute sa personne restait en dehors du convenu provincial. Quand elle eut fait entrer M. Piédouche dans le salon, elle s'assit à contre-jour, sur une chaise basse.
—Vous venez pour monsieur Prunelier? dit-elle.
—Non, madame.
—Quel dommage! continua-t-elle sans entendre la réponse: mon mari est sorti. Je ne crois pas qu'il rentre avant six heures, ce soir. Mais vous savez qu'il se rend à domicile. Les conditions sont des plus douces: pour un simple crayon, cinq francs seulement la séance, ressemblance garantie; l'huile est plus chère, naturellement. Je vous conseille beaucoup l'huile. C'est la spécialité de monsieur Prunelier. Il a tant de talent, Félix!
—Vous vous méprenez, interrompit le banquier. Je n'ai aucunement l'intention de faire faire mon portrait. Je venais vous demander le prix de cette gravure exposée là-bas.
La pauvre femme avait espéré mieux de la visite du banquier. Susceptible comme ceux qui ont connu des jours meilleurs, elle redressa la tête, et répondit d'un air quelque peu offensé:
—Le Berghem de monsieur Prunelier n'est pas à vendre, monsieur.
L'autre, qui était un bon homme, se leva, et, voulant sortir sur un mot aimable, désigna trois tableaux pendus au-dessus du canapé de cretonne usée.