Elle avait donc parlé tout haut? Elle tourna la tête, prit son air offensé, les sourcils rapprochés, et aperçut un jeune employé à barbe fine, à profil fin, relieur, graveur, décorateur, un peu gouailleur en tout cas, et artiste, qui se tenait en arrière, un carton sous le bras; puis, éclatant de rire:

—Merci, dit-elle, j'aime mieux ne pas me faire rouler!

Elle fendit le groupe, qui s'ouvrit devant cette belle fille qui riait; elle n'eut pas l'air de remarquer le petit salut de la tête fine et barbue, et elle reprit sa route, vivement, dans le soleil.

Elle aurait voulu entrer dans le parc Monceau et faire le tour d'une pelouse: c'était sa campagne préférée. Elle tira sa montre et tourna court, à gauche: impossible de prendre une pareille liberté. La direction de la banque avait remis un travail urgent au bureau des dactylographes. Si Evelyne tardait, mademoiselle Raymonde ne manquerait pas de faire remarquer à M. Maclarey, en la personne d'un employé supérieur, que mademoiselle Evelyne prenait des permissions bien singulières, «sans doute parce qu'elle était jolie». Ah! quelle impardonnable inégalité! Presque toutes les difficultés du métier venaient à mademoiselle Gimel de ce qu'elle avait un visage agréable, et ce je ne sais quoi, en outre, qui fait qu'une femme en jalouse une autre, même à beauté égale.

Pendant qu'elle s'acheminait vers la banque Maclarey, les clients emplissaient la crèmerie: quelques ouvriers,—comme on ne pouvait se faire servir que de l'eau, du lait et de la bière, ils étaient rares chez madame Mauléon,—des employés des postes, une comptable d'une grosse maison de confiserie, un jeune homme qui devait être étudiant, ou avocat stagiaire, à moins qu'il ne fût assureur, car il avait toujours sous le bras, en entrant, une serviette en maroquin, qu'il déposait sur une chaise, avec ses gants et son chapeau de soie. Onze personnes. La petite salle était presque pleine. Il ne restait qu'une seule place. Madame Mauléon, magnifique de contentement, s'épanouissait au cliquetis des assiettes, baissant la tête et présentant ses bandeaux bruns aux reflets du jour, les yeux à demi clos sur des comptes faciles, ou bien elle avançait une soucoupe, une tasse, une assiette, rassurait d'un geste le client pressé, gourmandait à demi-voix l'unique servante, Louise. Celle-ci faisait des prodiges. Elle avait une manière de glisser sur les dalles saupoudrées de sciure de bois, de pousser du pied la porte de la cuisine, de revenir avec quatre ou cinq assiettes pleines, de les distribuer, sans jamais se tromper; elle avait une allure souple, un geste sûr, des yeux noirs qui voyaient tout, une manière preste de dire: «Je sais; tout à l'heure je reviens», qui eût fait l'admiration d'un maître d'hôtel. Il faut croire que les spécialistes manquaient dans la salle. Nul ne pensait à faire à la petite bonne les compliments qu'elle méritait le mieux. Elle entendait d'autres hommages, discrets à cause de la présence de madame Mauléon; elle les accueillait avec indifférence, comme quelqu'un qui n'a pas le temps. Ce n'était pas une sotte. Quand le commis des postes, ayant sucré son café, tira de sa poche et disposa en éventail cinq billets de la loterie des Enfants scrofuleux de la Seine, et demanda: «Mademoiselle Louise, s'il vous plaît, pour que je gagne, choisissez pour moi deux billets, je rends les autres», elle répondit:

—Choisissez vous-même!

—Non. Vous avez la main heureuse. Si je gagne...

—Vous partagez?

—Pas tout à fait, mais je vous embrasse.

—Pas gêné! Ça vous ferait deux gros lots à la fois!