Et elle enleva la cafetière. On riait. Madame Mauléon elle-même approuvait, parce que la plaisanterie n'avait pas ralenti le service. L'employé sortit, l'éventail de billets encore ouvert au bout des doigts. A ce moment même, le lieutenant entrait. Il était en civil. Sans répondre à l'inclination de tête de madame Mauléon, sans paraître même la remarquer, il s'assit devant une table sur laquelle étaient servis des hors-d'œuvre, et se mit à croquer un quartier d'artichaut. On vit, sous ses moustaches, toutes ses dents qui étaient blanches, pointues et ardentes. On eût dit qu'il riait. Il mangeait, comme font les êtres jeunes et affamés, qui ont toujours l'air d'attaquer une proie. C'était un de ces hommes, nombreux en France, qu'on peut appeler des soldats nés. Sous le front, nettement et fortement encadré, sous les sourcils droits, courts, brusquement arrêtés, les yeux, d'un brun de vêtement de travail, semblaient sans curiosité. Quand on rencontrait leur regard, on sentait devant soi une âme disciplinée, une pensée continue, forte, que les images intéressaient peu et ne brisaient jamais. Un gamin avait crié, un jour:
—C'est un revanchard!
Il avait deviné juste: un homme de peu, mais qui portait en lui l'image de la France, et la petite lampe allumée devant. Les traits du visage étaient réguliers, mais d'un modelé rude, et la mâchoire, par exemple, un peu avançante et carrée en avant, se relevait près de l'oreille à angle droit, et partout l'os affleurait la peau. Les moustaches maigres, courtes, qu'il essayait de tordre et de redresser au coin des lèvres, disaient la jeunesse et le jeune orgueil. Ce devait être un de ces fils de fonctionnaire subalterne, ou de sous-officier retraité, ou de minime propriétaire, qui ont appris, dès l'enfance, qu'il faudrait avoir une carrière et en vivre, et qui ont, tout aussitôt, choisi l'armée, sachant qu'elle les laisserait pauvres, mais la préférant à tout, parce qu'elle répond chez eux à une passion d'autorité, d'honneur et d'action. Avec eux, ils apportent au régiment le goût de l'ordre, de la préparation minutieuse des moindres entreprises, des besognes manuelles, de la stricte économie, et aussi une facilité de compagnonnage avec le soldat, une serviabilité précieuse dans la vie de la caserne ou du camp. Comme la vraie noblesse, et pour des raisons autres, ils ont été, ils sont la force, l'élément traditionnel du commandement, le cadre normal de l'armée. Souvent, ils passent par les écoles. Souvent, ils s'engagent. Ils sont méthodiques, sérieux et braves. Un chef qui connaît l'espèce, et qui ne les heurte pas, peut faire d'eux des héros. Ils parlent peu. Quand ils ont le temps, ils rêvent, mais le sentiment est un subordonné.
Louis Morand n'était pas depuis longtemps le client de madame Mauléon. Elle savait peu de chose à son sujet, pour ne pas dire qu'elle ne savait rien. Cela ne pouvait durer, les habitudes de la patronne ne le permettaient pas. Quand le lieutenant eut achevé son déjeuner, il s'approcha du comptoir, et madame Mauléon sourit.
—Monsieur le lieutenant est venu en retard, aujourd'hui. Et il avait faim, je suppose!
Louis Morand inclina légèrement la tête.
—C'est de son âge! reprit la patronne, voyant qu'elle ne recevait d'autre réponse que celle des pièces de monnaie rapidement posées sur la faïence.
La plupart des clients avaient quitté la salle. Madame Mauléon insista:
—Et puis, le métier, n'est-ce pas? Vous faites l'exercice loin d'ici, je parie?
—A Bagatelle ou à Issy-les-Moulineaux, dit enfin M. Morand.