Il serra la main que M. Ridault lui tendait, et se retira. Sur le palier, le colonel lui fit encore un signe d'amitié; puis, voyant disparaître, dans la cage aux murs de stuc pourpre, cette jeune silhouette de soldat, il murmura:
—Va, mon petit! Je veux que tu sois mon cadeau d'adieu, mon souvenir au régiment. Je te redonnerai à lui... Il ne se doute pas, le pauvre enfant, que je vais faire une sottise pour lui. Ce n'est pas la première de ma vie, c'est la meilleure, celle qui me vaudra, j'espère, le pardon de plusieurs autres... Bah! je n'ai plus rien à attendre du ministre! Qu'est-ce que je risque?... D'ailleurs, je n'affirmerai rien: ce serait mentir... je laisserai la légende se former et s'envoler. Nous verrons bien.
Rentré dans son cabinet, il sifflota un air de marche, déroula le plan assez maltraité du bastidon, et appuya sur le bouton d'une sonnerie électrique. Une ordonnance ouvrit la porte.
—Lancret, je sortirai à deux heures. Vous préparerez mon complet numéro 1.
Le colonel Ridault fit plusieurs visites dans l'après-midi. Il eut la chance, qu'il cherchait, d'être reçu par trois ou quatre des femmes du régiment, non les plus jeunes, mais les mieux qualifiées par le nombre de leurs relations et la curiosité de leur esprit, pour construire une légende avec un mot, la répandre et lui donner l'autorité de la petite histoire. Chez l'une, il ne parla que de l'esprit et des yeux de mademoiselle Evelyne; chez l'autre, il déclara qu'il voulait être un des témoins du lieutenant, qui faisait un mariage imprévu et délicieux; chez la troisième, qui demandait: «Mais, enfin, à qui ressemble-t-elle?» il répondit:
—A moi, madame.
C'en fut assez. Dès le lendemain, on racontait, dans le monde militaire, que le colonel se proposait de reconnaître plus tard l'enfant abandonnée; qu'en attendant, il avouait sa paternité, avec beaucoup de franchise, avec cette tendresse qui ne saurait tromper, et que, pour réparer sa faute, il dotait mademoiselle Evelyne. On fixa même le chiffre de la dot. Elle était modeste au commencement du jour. Vers la fin, quelques personnes demandaient:
—Croyez-vous qu'il soit aussi riche?
Le surlendemain, plusieurs camarades félicitèrent le lieutenant pendant l'exercice du matin, dans la cour de la caserne. Ils dirent tous: