Les premiers jours, Simone ne sortit pas. Elle attendait, travaillant à quelque ouvrage de lingerie qu'elle avait demandé à madame Jeanne, l'heure du déjeuner, puis celle du dîner qui réunissait la grand'mère, le père et l'enfant. Cette solitude ne lui déplaisait pas. Une douceur très grande venait à la jeune fille de cette reprise de possession paisible des lieux qu'elle avait habités. Simone s'en trouvait plus calme, plus forte, plus gaie aussi, lorsque M. L'Héréec rentrait de l'usine, fatigué le plus souvent et toujours un peu sombre. Il s'épanouissait en apercevant sa fille. Elle lui parlait de ce qu'elle avait vu ou songé, des événements minuscules de la matinée ou de l'après-midi, l'interrogeait sur Lannion et même sur Tréguier, et le forçait à oublier ses préoccupations d'affaires. Les repas, pendant lesquels la mère et le fils échangeaient autrefois de rares paroles, pour se communiquer des chiffres ou se raconter les histoires fastidieuses de la petite ville, devinrent des heures de trêve et de gaieté cordiale. Ils se prolongèrent. M. L'Héréec reprit son ancienne coutume de revenir de l'usine par le plus court. Le petit canot traversa le Guer, soir et matin, comme au temps de madame Corentine. Et les soirées parurent moins longues, à trois, sous les berceaux de lilas que le soleil encore tiède pénétrait de rayons penchés.
Il arrivait à Simone, sans trop y prendre garde, et par une sorte d'habitude, de dire en parlant d'elle-même: «Nous avions coutume, nous faisions, nous aimions...» Elle n'appuyait pas. Mais la pensée de l'absente s'insinuait entre eux subtilement, prenait, sous cette forme commune et vague, quelque chose du charme propre de Simone. L'approbation qu'obtenait la jeune fille remontait un peu jusqu'à la mère. Et, si mince que fût l'occasion, Simone éprouvait, à chaque fois, un contentement intime et profond, comme si madame Corentine avait souri, de loin, pour elle seule.
Madame Jeanne elle-même, très défiante au début, parce qu'elle redoutait un piège, une complicité secrète entre Simone et son père, perdait chaque jour de ses préventions. Elle s'était imaginé qu'une petite fille élevée par sa bru ne pouvait être que futile, intrigante, préoccupée de toilette et de plaisir. Au lieu de cela, elle découvrait une enfant sérieuse, adroite dans les travaux de femme qu'elle estimait très fort, simple de goûts, prompte à s'effacer devant l'autorité indiscutée de la maison. Ce dernier trait surtout commença à la faire changer d'attitude. Elle ne renonça pas à la visite quotidienne qu'elle faisait, chaque matin, à l'usine. Mais, l'après-midi, elle admit Simone à travailler près d'elle, dans le salon ou dans la grande chambre brune où se trouvait le portrait de M. Jobic.
Puis, comme une jeune fille de l'âge de Simone ne pouvait demeurer recluse à la maison, et qu'on commençait à jaser déjà de ne point la voir sortir avec sa grand'mère, madame Jeanne l'emmena. Ce fut à contre-cœur. Les quelques vieilles personnes qu'elle visitait chaque jour étaient, naturellement, des plus prévenues contre madame Corentine. Elle se trouvait assez embarrassée d'avoir à leur présenter Simone, ne pouvant expliquer par quelle suite de circonstances la jeune fille habitait, en ce moment, l'hôtel L'Héréec. Contre son attente, ni mesdemoiselles Le Gallic, ni la vieille madame de Pleumeur, ni M. Quimerc'h, le banquier, un des plus anciens amis de la famille, ne parurent surpris de voir entrer Simone auprès de madame Jeanne. Ils la savaient à Lannion. Ils l'attendaient. Et, découvrant en elle si peu de ressemblance physique avec la mère, ils eurent vite fait d'oublier le passé déjà lointain, pour ne retenir de la présence de l'enfant que ce sentiment de curiosité, d'attendrissement mêlé d'envie, que cause une entrée de jeunesse épanouie dans un milieu fané. Ils exprimaient leur émotion à voix basse, en reconduisant la grand'mère:
—Votre petite-fille vous fera honneur, chère amie. Ce doit être une joie pour ce pauvre Guillaume? L'avez-vous pour longtemps? Ramenez-la, vous savez, quand vous voudrez.
Le soir, le père demandait:
—Eh bien! que vous a dit aujourd'hui madame de Pleumeur?
Madame Jeanne laissait deviner que l'accueil avait été très bon. Elle parlait complaisamment du temps qu'il avait fait, des gens rencontrés et salués dans la rue, prenait sa petite-fille à témoin, avec un air d'intérêt où l'aïeule déjà transparaissait. Et Guillaume L'Héréec, fier, au premier moment, de ce que cette petite attirait toutes les âmes à elle, de ce qu'elle apaisait les rancunes et rendait la vie aux soirées mortes du vieil hôtel, songeait presque aussitôt: «Ce n'est qu'en passant, elle partira.»
Cela suffisait pour empêcher le sourire de monter à ses lèvres. Il était de ceux que le rêve ne quitte jamais tout à fait, et auxquels il faut, pour jouir du présent, l'illusion de la durée. Avec son habitude de vivre, par la pensée, toujours un peu en avant, sa disposition à souffrir des tristesses prévues, ce qu'il apercevait, c'était le lendemain de ce départ fatal, prochain peut-être, et l'isolement plus cruel qui suivrait. Avoir entrevu Simone, la perdre, ne pas savoir, en la perdant, quand il la retrouverait, voilà l'épreuve qui hantait déjà sa tête songeuse de Breton. Elle l'absorbait au milieu de ses ouvriers, parfois dans le cours d'une conversation d'affaires; elle le ressaisissait dès que Simone le quittait un instant, ou lorsqu'il entendait, le matin, le craquement des vieux planchers dans la chambre voisine, et une voix qui disait, à travers la cloison:
—Bonjour, père! avez-vous bien dormi?