Certes, la tentation lui venait souvent d'appeler l'enfant, de la prendre à part, pendant une absence de madame Jeanne, et de lui dire:
«Écoute, je ne puis vivre sans toi, je sens que je ne pourrai pas. Dis-moi si ta mère consentirait à rentrer, maintenant que, hélas! pour la deuxième fois, elle a été chassée? Je vois bien que tu cherches à ramener ton père vers ta mère, mais n'est-ce qu'une inspiration généreuse d'enfant qui souffre d'être disputée entre nous? Ou bien sais-tu quelque chose? Es-tu sûre qu'elle voudrait? Dis-moi vite. Et finissons cette torture trop longue, pour toi et pour moi.»
Et, à chaque fois, il se répondait à lui-même:
«Non, non, elle ne voudrait pas! C'est fini. L'occasion unique est passée. Ma femme était venue à nous, peut-être forcée par le malheur, comme le prétend ma mère, par des circonstances que Simone ignore, évidemment, et qu'elle doit ignorer. Mais enfin j'aurais pu, un instant, la reprendre à mon foyer. J'ai manqué d'énergie. A présent nous sommes plus loin l'un de l'autre que jamais. Et puis, la rappeler, à quoi bon? Quand même elle voudrait revenir, qui me garantit que la vie ancienne ne reviendrait pas aussi, avec ses luttes, ses querelles, ses blessures de cœur? Elle a bien élevé notre enfant, c'est vrai... Mais est-ce là un signe certain qu'elle s'est assagie? Qui peut me dire si ma Simone ne doit pas ce charme, cette gravité naïve, cette égalité d'humeur et de tendresse, bien plus à la bonté de sa nature qu'à l'éducation qu'elle a reçue? Et puis-je, en honneur, puis-je, de sang-froid, pour ma femme qui ne rendra peut-être aucun bonheur à ma vie, sacrifier ma mère qui ne voudra pas rester, elle, qui s'en ira...»
Il se rappelait alors le dévouement constant de madame Jeanne, la tendresse dont elle l'avait entouré, surtout dans ces dix années d'épreuve, les dernières, et il concluait: «Il n'y a rien à faire, je ne troublerai point Simone de pareilles questions. Ce sont des douleurs stériles que je n'ai pas le droit de lui imposer.»
Et il ne se résolvait à rien. Après la crise où sa volonté s'était un moment réveillée et fixée, il se retrouvait l'homme faible, timide, combattu entre des raisons multiples. Il avait peur de ces trois femmes qu'il aimait, et il se renfermait en lui-même, usant sa force et sa vie en projets, en luttes muettes, en rêves et en regrets.
Un dimanche, il y avait trois semaines que Simone vivait près de son père, madame Jeanne et Simone achevaient de déjeuner. Elles étaient seules. M. L'Héréec était parti le matin pour passer la journée à Tréguier. Un coup de sonnette étonnamment long et retentissant s'engouffra dans les corridors ouverts et les escaliers de la maison. Simone s'avança jusqu'à la porte du jardin, et revint presque aussitôt, rouge d'émotion.
—C'est mon grand-père Guen, dit-elle, avec...
—Avec qui? demanda madame Jeanne.
—Je crois que c'est mon oncle Sullian. Je ne le connais pas... Ils me prient de venir.