XII

Seule dans le grand salon, la fenêtre ouverte, madame Jeanne additionnait des colonnes de chiffres. D'ordinaire, c'était une joie pour elle de régler ses comptes de ménage ou d'établir le bilan d'une année commerciale. Elle aimait le calcul, dont elle avait eu le goût très jeune. Elle s'était réservé le contrôle de la comptabilité chez son fils. Et, précisément, elle établissait, en ce moment, l'inventaire annuel.

Mais elle le faisait avec inquiétude. Elle n'était pas sûre: elle soupçonnait seulement un résultat mauvais. Déjà, les deux dernières années s'étaient soldées en perte. Elle avait espéré que les affaires du moulin à huile se relèveraient. Guillaume paraissait assez content. Les chiffres semblaient indiquer cependant une mauvaise année. Les deux rides, au coin des lèvres de madame Jeanne, se creusaient. Elle relevait la tête, par moments, lasse, et, pour se reposer, regardait les ondes mouvantes des arbres, vaguement.

«Encore une illusion de mon fils, pensait-elle. L'année va être mauvaise, si elle n'est pas désastreuse. Ah! le pauvre enfant, qui ne se doute pas où nous en sommes! S'il le savait! Mais j'ai mieux fait de le lui cacher. Il a assez de ses chagrins. Le commerce, pour lui, est une manière d'oublier, une occupation qui le force à ne plus songer. C'est tout... Et ce n'est pas assez pour réussir. Il aurait fallu mon mari.»

La physionomie austère de M. Jobic L'Héréec lui revenait en mémoire. Elle revoyait cet homme dont elle n'avait pas seulement pris le nom, mais les goûts, les habitudes, la manière de voir et d'agir, qu'elle interrogeait encore de souvenir avec vénération, dans les cas difficiles, contente au fond et immuable en ses résolutions, dès qu'elle était convaincue d'avoir fait ce qu'il eût fait lui-même. Oui, il eût fallu la grande expérience, l'esprit méthodique et réfléchi de M. Jobic, pour se tirer d'une situation comme celle-là. Il aurait eu la décision, l'énergie persévérante de l'effort, tandis que Guillaume...

Des mots de ce monologue intime étaient prononcés à demi-voix, sans suite. Ils tombaient dans le silence de la vaste salle blanche, dont un bourdon égaré faisait le tour en ronflant.

Puis elle se remettait à parcourir les colonnes de chiffres. Sa plume, posée en travers, suivait, d'un mouvement régulier, l'absorption des chiffres dans la mémoire de la calculatrice. Mais c'était une sorte de travail machinal, qui n'interrompait point, chez madame Jeanne, la rêverie commencée.

«Je ne vois pas d'issue. Lui parler à lui? A quoi bon? Il fait ce qu'il peut. Le commerce n'était pas son affaire. Et puis les chagrins... Oh! c'est bien sa faute à elle, si nous allons à cette...»

Le mot s'arrêta aux lèvres. Et elle s'arrêta aussi un moment, madame Jeanne. Bien qu'elle fût seule, une rougeur légère, un peu de sang venu du cœur troublé, mit une tache sur ses maigres joues. Elle sentait la réprobation de la longue suite de bourgeois patients, économes, qui avaient fait la fortune, et qui la voyaient prête à sombrer, du fond des tombes, au pays de Tréguier.

Dehors, le soleil chauffait les fleurs. Un parfum violent sortait des glycines, qui levaient leurs secondes fleurs au ras de la fenêtre.