Elle se pencha de nouveau.

Tréguier! Comment avait-elle fait pour quitter Tréguier, elle, Trégoroise depuis des siècles, attachée par des habitudes de race et par tous les liens de près de cinquante ans de vie à ce coin de sol breton? Elle se demandait cela encore quelquefois. Et la question se présenta de nouveau à son esprit, avec le cortège des réponses tristes, usées, que l'on revoit l'une après l'autre. Oui, le malheur avait commencé là... Au dedans de son cœur, le nom de Tréguier sonnait comme celui d'une noblesse dont elle avait été et dont elle n'était plus.

Tomber de Tréguier à Lannion! Pour elle, la chute avait été pressentie. Oui, elle savait d'avance qu'elle ne s'accoutumerait jamais dans la ville folle, comme elle l'appelait, que le séjour des Espagnols et des gouverneurs débauchés avait remplie d'une population avide de plaisir, et légère, et folle de cœur. Entre elles deux, il y avait une de ces haines de canton que la Bretagne nourrit, sous des apparences rigides et froides. Quand elle pensait à Tréguier, elle revoyait la splendeur épiscopale de l'ancienne cité; son air de pudeur farouche; la cathédrale, où un peuple aurait tenu, haute de voûte, couverte de moisissures qui verdissaient glorieusement le granit, avec ses longues files de chevaliers de pierre couchés dans les niches, ses inscriptions, son cloître, ses tours, ses rosaces découpées par le génie bizarre et poétique des aïeux. Elle revoyait sa place à l'église, sous les rayons atténués des vitraux, sa maison aux murs de forteresse, autour de laquelle une rue tournait. Elle nommait les bourgeois et les nobles qui la saluaient, les visites qu'elle avait reçues lors de la mort subite de M. Jobic L'Héréec. Vingt fois le jour, encore maintenant, son esprit pleurait l'homme énergique, entendu aux affaires, dominant et digne, qui l'avait faite la première bourgeoise de Tréguier, par l'immutabilité de sa fortune, de son caractère et de ses habitudes.

Quand il avait fallu quitter Tréguier, elle avait eu le sentiment que sa vie à elle était finie. Elle avait lutté. Pourquoi partir? Pourquoi abandonner cette usine médiocre et sûre qui avait un canal sur le port, où les goëlettes venaient s'approvisionner d'huile? M. Tanguy Morel, l'associé, suffisait à mener l'affaire. Guillaume, après la mort de son père, pouvait vivre honorablement, presque sans travail, assuré de l'avenir... Il avait fallu l'amour insensé pour cette Lannionnaise... Et tout quitter, la ville, l'usine, les amis, la paix, le paysage, si bien entré dans les yeux qu'il ne s'efface plus, renoncer à mourir là... et venir tomber à Lannion, parmi les filles aux cheveux blonds, qui ont les joues roses et la rage de la danse au cœur!

Tout cela repassait au travers des colonnes de chiffres, aussi net qu'au premier jour, aussi douloureux. Le reste, tout ce qui avait suivi cet arrachement au pays natal, ne lui revenait qu'en bloc, comme une conséquence logique, fatale, prévue: la brouille lente du ménage, les reproches, les dépenses inconsidérées d'une tête folle de petite ambitieuse, l'acquisition désavantageuse du moulin sur le Guer, les froissements nouveaux engendrés par la gêne, la séparation, la vie nouvelle, alors, où son fils et elle s'étaient retrouvés seuls, mais assombrie, préoccupée, atteinte par le souci d'argent et rongée de souvenirs.

Dix ans de lutte contre soi-même.

Elle était devenue blanche de cheveux, madame Jeanne L'Héréec. Elle avait beaucoup travaillé, comme un homme, comme le vrai chef de la maison «Veuve L'Héréec et fils». Le chagrin d'avoir quitté Tréguier la tenait toujours. Devant son fils, elle se contenait. C'était une sorte d'abîme entre eux, cette question du passé. Ils le regardaient chacun de leur bord, et tristement tous deux. Mais quand elle était seule à travailler, madame Jeanne laissait parler les vieilles déceptions de sa vie, amassées au fond de son cœur. Et elle concluait souvent: «Si j'étais un homme, je retournerais à Tréguier, et j'y referais ma fortune!»

Madame Jeanne, ce jour-là, n'eut pas le temps de conclure.

La sonnette qui, mêlée aux feuilles de la glycine, agitait en remuant tout un système de branches, rendit un son étouffé. L'heure était morte.

Madame Jeanne entendit une voix qui demandait son fils. Elle crut, à travers dix années, la reconnaître. Ses pommettes sèches pâlirent subitement. Elle posa la plume, et tendit l'aile de son bonnet. La domestique répondait que monsieur était à l'usine. Il y eut un silence. Puis, deux ombres coulèrent sur le bourrelet de verdure, au ras de la fenêtre. Gote ouvrit la porte du salon, et une femme en deuil entra.