Avant même que madame Corentine eût relevé sa voilette, madame Jeanne la reconnut. Elle demeura surprise, renversée par cette audace, dans son fauteuil jaune, ses yeux gris fixés sur Corentine et éclairés jusqu'au fond par la lumière de la fenêtre. La jeune femme, debout à contre-jour, ne trouvait pas une parole de son côté. Une émotion trop forte l'avait saisie, en mettant le pied dans cette maison qui était la sienne: le sentiment de la fragilité de ses espérances, du peu de chance qu'avait sa démarche d'être accueillie. Après dix ans, elle retrouvait les yeux, l'attitude, la raideur de cette femme, dans le même décor immobile du salon jaune. Elle baissa les yeux, comme devant un juge. Madame Jeanne se leva à son tour.

—Que venez-vous faire ici?

Madame Corentine reprit un peu de courage, et dit très doucement:

—Je venais voir mon mari.

—Vous n'en avez plus le droit.

—Oh! madame, après si longtemps... et quand on souffre...

—Vous souffrez?

—Oui... beaucoup...

—Nous aussi, madame, nous avons souffert, chacun a eu sa part... Et la nôtre a été large... Guillaume n'est pas ici...

—Je le savais... Gote m'avait dit...