Quand elle se réveilla, elle eut peur qu'il ne fût trop tard. Mais non. La marée remontait, couvrant les vases, soulevant le canot qui roulait, collé à la rive. L'usine travaillait encore: une fumée de vapeur jaillissait au-dessus d'elle, avec un bruit régulier. Madame L'Héréec se leva. Elle se cacha presque entièrement derrière l'arbre. Quelqu'un était sorti par la porte du chantier, là-bas. Elle n'eut pas de doute, malgré l'éloignement et l'ombre déjà commencée. Elle reconnut le geste amical qu'il avait, en prenant congé d'un de ses employés. Bientôt, défaillante, elle le vit tout à fait, dans l'espace découvert qui séparait l'usine de la rivière. Il venait par le sentier du pré, la tête basse, songeant à des affaires, sans doute. Elle aurait voulu l'appeler, et elle avait peur de lui, peur du premier regard. Il allait lentement, droit vers elle. Dans une minute, il aurait détaché l'amarre, poussé le canot, abordé là... Elle n'eut plus la force de voir. Elle ferma les yeux... Puis, n'entendant plus rien, elle vit qu'il avait brusquement tourné le long de la rive, et qu'il remontait par le sentier de halage, pour rejoindre le pont de Lannion.

Un moment, elle courut, et puis elle s'arrêta... Ce n'était plus la même chose. Le rencontrer en ville, dans une rue? Non. L'occasion était perdue. Si l'entrevue pouvait amener un pardon, c'était à la condition de n'avoir pas de témoins... Il fallait même éviter de le rencontrer... Et elle demeura immobile, regardant diminuer la forme de ce passant, sur la levée, parmi les premières maisons.

XIII

Guillaume L'Héréec trouva sa mère au salon. En l'apercevant, elle l'enveloppa de ce regard rapide et sûr de la mère habituée à lire la physionomie de son enfant. Il avait son air de commerçant content de rentrer et d'oublier le travail.

—Comment, mère, encore dans les livres?

Il s'approcha, balançant ses épaules épaisses, pour embrasser sa mère au front, selon sa coutume. Elle continua de le regarder, prise d'un reste de doute, jusqu'à ce qu'elle sentît la mousseline de sa coiffe serrée contre sa joue par la barbe rude de Guillaume. Il se redressa. Elle prit sur la table un grain de blé, dont elle marquait les pages de ses livres, le glissa entre deux feuilles du registre, et dit, en se renversant un peu:

—Mais oui, Guillaume, il le faut bien. J'ai peur que, cette année encore...

Il l'interrompit du geste de repousser une chose importune.

—Non, je vous en prie, pas ce soir, pas avant d'être sûre! J'en ai assez!