La petite main de madame Corentine se releva d'un geste brusque, comme pour repousser l'injure... Puis, rouge de honte, mais assez forte pour ne rien répondre, la jeune femme se détourna, et quitta rapidement le salon, tandis que madame Jeanne, implacable, ses yeux clairs poussant l'étrangère dehors, la suivant dans l'ouverture de la porte, par la fenêtre dans l'allée du jardin, disait:

—Vous autres séparées, on est sûr de vous revoir, à un moment ou à un autre. Vous quêtez quand la famine vous a réduites. Vous n'avez pas honte. Allez, allez! Le moment est mal choisi: il n'y a pas de pain pour vous!

Madame Corentine n'entendit pas ces derniers mots. Elle avait déjà traversé le jardin, elle ouvrait la porte, d'un coup nerveux de la main sur le loquet en forme de trèfle, qu'elle écoutait sauter avec un battement de cœur, autrefois, quand Guillaume rentrait.

Elle fuyait suffoquée, indignée. Cependant, quelque chose de plus fort que sa honte, de plus puissant que la colère qui l'avait une première fois entraînée hors de cette maison, lui faisait, en ce moment, accepter l'injustice. Était-ce le conseil profond et muet de ces objets frôlés par sa vie passée: elle sentit qu'elle ne pourrait quitter Lannion sans avoir revu au moins celui pour qui elle était venue.

Hâtivement, la voilette baissée, elle suivit la pente de la rue du Pavé-Neuf, laissa sur sa gauche la promenade plantée d'ormeaux, tourna près du café du pont de Viarmes, le long du quai au sable, descendit encore jusqu'au coin d'un vieil hôtel tout enveloppé de poiriers en pyramides, où elle avait joué, enfant, quand son père était mandé par l'armateur. Et elle se trouva sur l'allée de la Corderie, qui borde le Guer jusque très au delà de Lannion.

Toute jeune, les premiers soirs de son mariage, elle s'était promenée là, les yeux perdus dans le feuillage des ormes, et souriant aux choses passionnées qu'il disait...

Elle ne pleurait pas, elle était seulement très triste. Son espérance n'était plus de reprendre la vie d'autrefois,—l'avait-elle même formée?—mais elle pouvait encore le voir, lui, se faire pardonner, lui dire: «Je vous aime encore!» Après cela, qu'adviendrait-il? Peu importait. Elle partirait plus contente, plus forte, elle aurait obéi à cette impulsion qui la poussait ainsi, humiliée, troublée, vers celui qui était tout près, et qui ne se doutait pas... Même, l'injure qu'elle avait reçue la rejetait vers lui. Elle pensait, sans savoir pourquoi, très sûre pourtant, que si Guillaume avait été là, l'accueil eût été autre...

Elle allait, sans plus se hâter, regardant, de l'autre côté du chenal à peu près vide, la touffe d'arbres d'où s'élevaient une cheminée, un toit long couvert de tuiles: l'usine. Il était là. Elle n'irait pas le trouver là-bas, à cause des ouvriers, des anciens employés qui avaient tout su, hélas! Elle attendrait l'heure où M. L'Héréec, chaque soir, revenait en traversant le Guer... Dix coups de rames... Le bateau était amarré, à demi hors de l'eau, écrasant la boue molle de la rive opposée. Sur l'arrière, plongé dans le courant, des lettres à demi effacées disaient le nom du canot... Corent... Les dernières avaient péri. La rivière se vidait avec rapidité, bue par la mer lointaine. Et les herbes du fond, ployées, ondulaient comme des cheveux de femme qu'on peigne, avec des reflets blonds.

Madame Corentine comparait son attente humiliée d'à présent à ses promenades triomphantes dans cette même allée, quand, toute jeune femme, au bras de son mari ou de quelque amie qu'elle allait prendre au passage, elle emmenait Simone, et que l'enfant courait devant, dans le clair soleil.

Elle était si lasse, qu'un peu au delà du point où le bateau était attaché elle s'assit, et s'appuya le long d'un arbre. Plusieurs fois, elle crut entendre une voix qui donnait des ordres, et reconnaître la voix de son mari. Illusion, mais qui lui faisait lever les yeux, et la secouait d'un frisson. Elle avait l'air d'une pauvre fille honteuse qui attend son amant. S'il était passé quelqu'un, elle aurait fui. Personne ne longeait la promenade qui ne mène à rien. La fatigue l'endormit.