Depuis plusieurs jours, madame Jeanne avait remarqué chez son fils cette sorte d'irritabilité, résultat d'un trop long repliement sur soi-même. Cela ressemblait aux mélancolies invincibles où il tombait souvent, dans les premières années après la séparation. Le dîner fut presque silencieux. Madame Jeanne mangea moins encore que de coutume. Elle s'élevait et s'animait intérieurement, elle, femme de résolution et de pratique, contre ces accablements inutiles, nuisibles à la gestion de leurs affaires compromises. A peine revenu dans le salon, comme il allumait sa pipe, elle s'accouda près de lui, à la fenêtre ouverte, et ils restèrent un peu sans rien se dire, devant cette muraille déjà confuse d'arbustes, au-dessus desquels le ciel était pâle. Des grincements de poulie arrivaient du Guer invisible.
—Est-ce un bateau pour la maison, Guillaume?
Il répondit, d'une voix posée:
—Non, maman, je crois que c'est une barque de sable que j'ai vue arriver ce soir.
Elle avança, au delà du mur, sa main sèche de vieille femme, et, du bout des doigts, indiquant une direction, elle dit:
—Si pourtant nous pouvions...
—Quoi donc?
—Relever notre situation, transformer l'outillage, lutter avec des procédés nouveaux contre les usines de la côte! Ce n'est pas impossible! A nous deux...
Guillaume branla la tête.
—Je dis, continua-t-elle, que ce n'est pas impossible. M. Quimerc'h ne refuserait peut-être pas le crédit. Je me chargerais de lui demander...