Mes sœurs, vous qui lisez, soyez persuadées que, s’il y a une limite à nos lectures, posée par le respect de nous-mêmes, il n’y a pas de limite à leur variété. Ne soyons pas seulement des liseuses, mais des femmes instruites, savantes même, cela est souhaitable, malgré Molière. Beaucoup de lectures ne sont qu’une opération paresseuse de l’esprit. Elles ont leur temps. Quand elles prennent tout le temps, c’est trop. Quelle est la méthode à suivre ? Je crois qu’il n’y en a pas. Je ne dirais pas cela à un jeune homme qui a une carrière à préparer ; les diplômes supposent des programmes obéis. Et je pense de même, s’il s’agit d’une femme qui cherche à obtenir un brevet. Mais la plupart des femmes, en lisant, obéissent à un goût, ou à une fantaisie. Qu’elles suivent donc leur goût, ou leur fantaisie, et que les auteurs espagnols se mêlent sur leur table aux auteurs français ; les anglais aux italiens ; qu’elles passent, sans remords, du XIXe siècle au XVIIe, et au moyen âge s’il leur plaît, et même aux latins. J’ai toujours remarqué une certaine supériorité chez les femmes qui avaient un peu de latin, et cette supériorité était faite d’une sorte de fermeté de raisonnement, d’un goût sûr de lui-même et sans mièvrerie en littérature. L’ordre importe peu. Ce qui importe, c’est la variété dans l’étude ; c’est le nombre des fenêtres ouvertes sur le monde. Là-dessus, il faut être exigeant, et là il faut savoir imposer à son goût une contrainte passagère.
Quand il s’agit d’instruire des femmes, il semble que la première préoccupation du professeur, de l’auteur du discours, ou de la conférence, soit de les « divertir » comme on disait autrefois. On s’adresse à leur imagination, à leur sensibilité. Et ce n’est pas un tort. Mais on s’adresse rarement à leur raison raisonnante ; on a peur qu’elles n’aient pas la force de porter un syllogisme en forme. Et c’est de cette mauvaise crainte, et, au fond, de cette mauvaise opinion que je me plains.
Les femmes n’ont pas besoin de savoir l’histoire de la philosophie, et de peiner sur les manuels où l’on apprend jusqu’à quelle profondeur de sottise une erreur initiale, soutenue par l’orgueil, a pu conduire des intelligences souvent nobles. Je souhaiterais simplement qu’elles fussent averties des principales questions de philosophie dont elles entendront, autour d’elles, raisonner ou déraisonner. Il est bien désirable qu’elles sachent non seulement que M. X… est une bête, et que M. Y… en est une autre, — elles le savent déjà si elles l’ont rencontré, — mais pourquoi il en est ainsi ; qu’elles n’aient pas seulement l’horreur instinctive d’une doctrine fausse, mais qu’elles puissent, d’un mot, sans discussion, sans pédantisme, montrer qu’elles ont vu l’erreur, qu’elles la connaissent, qu’elles ne sont pas dupes d’un phraseur ou d’un sophiste.
Les femmes sont parfaitement aptes à recevoir un pareil enseignement, qu’il vienne d’un professeur ou d’un livre. Elles ont une merveilleuse rapidité et sûreté de compréhension, aussi bien dans l’ordre des idées que dans celui des sentiments. Et elles se servent très bien ensuite des armes qu’on leur a fournies. Il n’y a rien de plus sûr qu’un coup d’épingle de chapeau pour dégonfler un ballon. Elles le donneront d’autant plus volontiers qu’elles apercevront, presque toujours, que la vérité les protège dans leur dignité de femmes, et les grandit dans leur influence d’épouses et de mères.
Il est nécessaire avant tout qu’elles fassent une étude attentive de la doctrine catholique. Je parle ici des croyantes qui ont à se défendre, mais aussi des autres qui ont à savoir. Je dirais à celles-ci : « Vous aussi, vous devez étudier la religion, non pas dans les livres qui la défigurent pour la combattre, mais dans ceux qui l’exposent. Le sens de la vie et la vue du monde sont entièrement changés selon que l’esprit ignore cette question ou qu’il la connaît. On ne peut y échapper que par une faute dont l’importance ne saurait être mesurée, même eu égard aux simples conséquences humaines. Car celles mêmes qui, en étudiant la foi, ne la trouveront pas, trouveront du moins cet immense bénéfice de la comprendre et d’être exactes en parlant d’elle. Elles sont sûres de sortir ennoblies de cette étude, et capables de plus de justice. »
Je n’oublie pas que la phraséologie qu’on emploie dans les discours ou les articles électoraux permet aux hommes tout à fait ignorants de ces problèmes de se qualifier eux-mêmes d’esprit affranchis ou libérés. Mais la réalité est toute différente. J’ai pu comparer, tout le long de ma vie, les deux espèces d’hommes et de femmes, ceux qui savent et ceux qui ne savent pas les choses religieuses. Eh bien ! je suis contrainte de constater que l’ignorance religieuse est une cause certaine d’infériorité intellectuelle. Il y a un monde où certains hommes et certaines femmes n’entrent pas, et ce monde est immense. Il y a des hommes qu’ils ne connaissent pas, dont ils ne comprennent pas le langage, et ce sont leurs frères, et qui se comptent par millions. Sans une idée de religion acceptée, ou du moins comprise, l’histoire est en partie inintelligible ; le plus bel art qui fut jamais, architecture, musique, peinture, sculpture, ne livre plus son âme à des âmes trop lointaines ; les plus beaux mots, ceux de fraternité, de moralité, d’immortalité, perdent de leur solidité et de leur sérieux ; le peu qu’est l’invention humaine dans le progrès social apparaît.
Quel regret. On devine, on aime l’être magnifique que serait cet homme si, au lieu de la petite lampe de mineur qui l’éclaire, il marchait dans le jour du soleil. Combien j’en ai rencontré ! Ils savaient tout, quelquefois, sauf l’essentiel ; ils avaient une réputation méritée, des dons de parole, d’ingéniosité, de cordialité, et un désir d’être utile au pays, et une modestie souvent véritable. Mais ils manquaient de curiosité supérieure ; ils étaient impuissants où d’autres, par millions, se sentent libres ; ils me semblaient des navires magnifiques dont les voiles pendent, fautes de vergues et de cordages, tandis que les plus petits bateaux s’en vont au large. Le vol de la pensée dans l’origine et dans la fin, le recours à une puissance qui est tout, l’harmonie d’un système où rien n’est omis, où la nature n’est pas sacrifiée, mais sublimisée et remise à huitaine, la prodigieuse communion des âmes dans l’univers et dans les siècles, toutes barrières de temps et d’espace rompues, ils ne soupçonnaient aucune de ces grandeurs, ni les autres, dont les plus pauvres hommes possèdent souvent le trésor intact. Ils causaient avec moi, et je reconnaissais en même temps leur science des choses humaines, leur ignorance des divines, leur bonne foi complète.
Oui, j’éprouve souvent une sympathie vive et mêlée de regrets pour des hommes qui ne pensent pas comme moi. Ce n’est pas une amitié ordinaire, puisqu’elle naît d’autre chose encore que des qualités dont ils ont donné la preuve, de la vue d’une puissance inactive qui est en eux, qui pourrait s’épanouir et multiplier la beauté de leur esprit, sa force, sa hardiesse et sa joie.
Et c’est pourquoi je dis : « Vous qui lisez, allez dans vos lectures jusqu’au delà de la vie ! »
FIN