Oh ! je sais bien qu’on fait exception pour les jeunes filles. On veut bien admettre qu’elles ont droit à une sorte de système protecteur. Mais dès qu’elle est mariée, il semble qu’une femme puisse impunément lire toutes sortes de livres. Je n’en crois rien.
Peut-être pourrait-on admettre qu’un homme ou une femme, parvenu à la maturité, d’esprit cultivé et avisé, ayant l’expérience du sophisme et le mépris de la bassesse morale, pourra lire impunément beaucoup de livres, même faux, même mauvais, s’il y a une raison de le faire. Mais tout lire ! Et tout lire avant d’avoir beaucoup vécu ! Songez donc à l’effroyable amas de mensonges, et de sottises, et de perversité morale que représente, à côté de purs chefs-d’œuvre ou d’œuvres estimables, une littérature quelconque, même si l’on ne tient compte que de ses écrivains de talent et de ses livres composés habilement ! Et vous présumez assez de vous-même pour penser que ce flot si mêlé de systèmes, d’affirmations, d’insinuations, d’appels à la sensualité, de descriptions, de contradictions, passera dans votre esprit sans y laisser de trace ! Vous croyez que pourvu qu’un livre soit artistement fait, il est inoffensif, comme si l’art n’ajoutait pas une force et un charme à des doctrines ou à des sentiments dont sans lui la grossièreté vous eût choqué ? Ou bien vous imaginez-vous que votre admiration s’attachera exclusivement à la forme et que vous demeurerez insensible à l’idée bien parée et chantante ?
Non, je n’en crois rien, et cela pour deux raisons. D’abord parce que j’ai vu de belles intelligences troublées et désemparées par des sophismes misérables abordés trop tôt, sans assez de défiance, avec trop de vanité personnelle. Et j’ai connu plus encore d’êtres délicieux qui avaient changé de sourire, et de regard, et d’âme sans presque s’en douter, et sur qui, visiblement, pesaient tant de lectures dites légères, les mal nommées, les plus lourdes qui soient, puisqu’elles plient ce qui est droit. Non, je suis certaine que la sottise, même géniale, l’erreur, ne peuvent passer habituellement dans un esprit sans obscurcir son entendement, et que les plus honnêtes femmes, les plus honnêtes hommes, perdent quelque chose de leur honnêteté à lire des livres malhonnêtes.
Et, lors même que l’expérience ne serait pas là, est-ce que la raison toute seule ne suffit pas pour combattre ce préjugé de la lecture indifférente ? Affirmer qu’aucun livre ne peut nuire à un esprit formé, c’est proclamer de deux choses l’une : ou que l’homme est impeccable, ou que l’un des principaux moyens de connaissance n’a aucun pouvoir de formation.
Il y a un choix à faire et une progression à suivre. C’est là le difficile. C’est d’autant plus difficile qu’il est puéril, presque toujours, de classer des livres en bons ou mauvais. Assurément, il y en a d’absolument mauvais. Mais beaucoup de bons livres ne sont bons que relativement ; la question et la réponse sont et doivent être personnelles, individuelles, et ce qui est bon pour l’une ou pour l’un peut nuire à l’autre. Si j’avais à donner une formule, je m’arrêterais à celle-ci : il faut être supérieur au livre qu’on va lire. Entendez-le bien ! Il ne s’agit pas de ne lire que les livres qu’on serait capable d’écrire ! Cela réduirait singulièrement l’importance des bibliothèques. Je veux dire qu’il faut savoir ou pressentir qu’on a, en soi, et de par son éducation, une culture assez forte, une vigueur morale suffisante pour que la saine partie du livre vous profitant, la mauvaise ne vous nuise pas.
C’est ce que j’appelle être supérieur au livre qu’on lit. Mais on ne l’a pas lu ? me direz-vous. D’autres l’ont lu. Le livre a une réputation, un parfum, une odeur. Et, en somme, vous n’agissez pas autrement, quand vous sautez une haie, à la chasse, ou un ruisseau. Vous ne savez pas au juste la hauteur de l’obstacle, ou sa largeur, mais connaissant votre bête, vous êtes sûr qu’elle sautera. C’est encore la manière des marins, quand ils disent qu’ils naviguent « à l’estime », se fiant à ce qu’ils savent, et aux yeux clairs, et aux oreilles fines, pour traverser la brume ou la nuit. J’ajoute qu’entre deux excès, l’excès d’estime est toujours celui qui nous sollicite.
Règle de bonne foi, en somme. Les jeunes filles ont une manière aisée de l’appliquer : elles font lire leur mère. Les jeunes femmes, d’un certain monde, n’ont pas toujours la même ressource, car, d’ordinaire, leur mari lit peu, j’en connais qui ne lisent point, et il y a un écart, qui n’est pas nouveau dans le monde, entre la culture d’esprit d’une femme et celle de son mari. Mais les jeunes filles ont leur mère liseuse. Quand une mère lit tout haut devant ses filles, elle est dans un de ses plus jolis rôles, et qu’elle joue à ravir. Elle a grâce d’État. Elle pressent les coupures, elle les fait si habilement et recoud si vite les bords qu’on ne s’aperçoit de rien. Avez-vous remarqué ceci ? Quand un homme lit un texte qui n’est pas à l’usage de Marguerite, il a des jeux de physionomie qui révèlent qu’il va se passer quelque chose ; il s’émeut ; sa voix hésite ; il y a des points d’orgue qui suspendent l’intérêt de la lecture, et qui risquent de souligner l’obscur et d’inscrire une phrase dans les parenthèses vides. Que la mère est donc plus fine, simplement parce qu’elle est mère ! La maternité est créatrice de deux âmes à la fois : celle de l’enfant, celle de la mère. La mère qui lit a une assurance d’auteur, et bien plus, une impertinence heureuse ; elle remplace un mot comme elle piquerait un point de tapisserie ; elle n’a pas peur d’être sotte ou ridicule, ou prise de court, et elle ne l’est jamais. Ah ! quels nombreux, quels utiles correcteurs ont les écrivains, quand les protes ont fini leur besogne ! Quelles jolies leçons ils recevraient, s’ils pouvaient entendre ! Et c’est ainsi que beaucoup de livres, qui ne peuvent être lus dans l’original, peuvent l’être dans l’édition maternelle et vivante. Combien je préfère ce système à cette indifférente mollesse, qui limite une jeune fille aux seules lectures estampillées pour elle, et qui font qu’elle attend dans l’ennui l’heure où elle ouvrira les livres que la mère lisait seule et tout bas ! Que de fortes lectures, éducatrices de la volonté, peuvent ainsi préparer, non pas des amoureuses nourries seulement de romans et de romances, mais des femmes faites pour regarder la vie, avec cette belle vaillance, cette droite intention, cette claire vue du devoir et le mépris de l’à-côté, qui font qu’on la traverse, qu’on la soumet comme un royaume, et qu’on y devient reine.
Cela crée des titres impérissables à la reconnaissance des enfants. Quand ils grandissent, et qu’ils jugent non pas encore la vie, mais leur vie, et qu’ils peuvent voir que leur jeunesse a été intelligemment conduite et tendrement respectée, qu’elle s’est défendue elle-même dans la mesure où il le faut, et que pour le reste on l’a défendue ; quand ils se sentent forts, épanouis, intacts, ils trouvent pour leur mère des mots autres sans doute, mais semblables à ceux que disait une petite fille que je connais : « Maman, vous êtes la plus mignonne, je vous ai choisie ».
Temps d’épreuve, temps de préparation. Il est bon qu’il dure, la liberté grandissant à mesure que la curiosité diminue. Et puis, vient l’âge où les yeux ont vu tant de flots mouvants qu’ils peuvent juger le creux rien qu’à regarder la couleur de la surface. Alors, on peut aller loin, pourvu qu’on connaisse les phares. Alors on est un vieux pilote, qui peut sortir par tous les temps, ou à peu près.