Je voudrais que les femmes du monde pussent toutes en dire autant.
Mes sœurs, vous qui lisez, ne confondez pas l’art de l’alphabet avec la moralité. C’est un autre préjugé, qui a eu son heure de vogue, et dont la tyrannie est encore dommageable, bien qu’il ait perdu beaucoup de défenseurs. Victor Hugo l’avait formulé, il avait frappé la médaille, il avait écrit : « Ouvrir une école, c’est fermer une prison ». Hélas ! depuis le temps où le poète disait ce mot sonore, on a ouvert bien des écoles ; je ne crois pas qu’on ait fermé une seule prison. Il donnait une forme d’antithèse et une cadence à une idée qu’on voulait rendre populaire : « La science de l’alphabet et les lectures qui s’ensuivent sont des causes de moralité. Tout homme qui lit est, en moralité, supérieur à l’homme qui ne lit pas. »
Il ne se trouve pas seulement des hommes de génie pour formuler ces naïvetés ; il se trouve des hommes naïfs pour y croire, et chercher à les appuyer de statistiques. Pendant des années, ils ont attendu, sincères, espérant que les chiffres allaient, comme les hommes, applaudir le poète. Mais la criminalité ne se modifiait pas dans le sens prédit. Aujourd’hui, les accusés, presque tous, ont des lettres ; plusieurs ont même reçu l’instruction supérieure. On vient de publier un recueil de la littérature des bagnes. Et le chiffre des coupables a grossi.
Il a fallu battre en retraite. Le grand rapport général sur la justice en France, de 1826 à 1880, commençait à douter de la proposition. Il ne la condamnait pas, mais il ne pouvait déjà plus la soutenir. Il disait : « Il faut renoncer à l’espoir de trouver dans la statistique seule le critérium de l’influence de l’instruction sur la criminalité. »
Un rapport beaucoup plus récent, celui qui a trait à la justice criminelle en France, pendant l’année 1905, va plus loin dans l’aveu.
Ayant énuméré les plaintes, dénonciations et procès verbaux qui étaient de 114 009 en 1835, qui ont passé à 200 000 en 1850, et qui se sont élevés en 1905 à 546 000, le rédacteur de ces pages officielles est amené à formuler quelque chose comme une pensée. Ces chiffres l’offusquent. D’autre part, il sait bien que les écoles ont été multipliées. Alors il prend position dans les ténèbres, il déclare que tout cela est obscur, et il lâche un peu plus la statistique, ne pouvant se résoudre à lâcher tout à fait l’utopie. Et voici son arrêt :
« Il n’existe donc, entre le développement de l’instruction et de la criminalité, aucun rapport bien net. Aussi ne faut-il pas chercher à déterminer, par la statistique criminelle, la mesure dans laquelle s’est exercée l’influence du progrès de l’instruction primaire sur la morale publique. »
On peut se demander comment une idée aussi simple met tant d’années à devenir officielle. Dès 1881, un journal, le Temps, avait excellemment observé : « Sur 100 accusés, on trouve 30 individus complètement illettrés, 66 individus sachant lire et écrire, et 4 ayant reçu une instruction supérieure : ce serait donc moins l’instruction que l’éducation qui élèverait l’idée morale dans l’homme ». Enfin voilà des mots justes, et des idées mises à leur place, c’est-à-dire séparées. Il faut le répéter. Il faut s’en convaincre. Le fait de savoir lire constitue un moyen d’apprendre, soit de bonnes, soit de mauvaises choses, et c’est le choix dans la direction des lectures, c’est bien un acte de volonté et une influence d’éducation, qui décideront du profit moral ou du préjudice enfermé dans cet inconnu, dans cette puissance indifférente en soi qui s’appelle l’art de l’alphabet. Avant nos statisticiens, un philosophe anglais l’avait avoué, et je crois que c’est Herbert Spencer qui disait : « Il n’y a pas plus de relation entre le fait de savoir assembler des lettres et la moralité, qu’entre la moralité et l’habitude de prendre un tub tous les matins ».
Un autre préjugé, des plus répandus, consiste à prétendre qu’un livre, pourvu qu’il soit bien écrit, ne peut pas faire de mal. J’entends dire cela dans la rue, chez les pauvres, dans les salons.