Veuillez considérer que la plus grande partie d’une nation est écartée de la culture littéraire par ses occupations mêmes. C’est là une nécessité. Quelque moyen que l’on prenne pour y contredire, on n’arrivera pas à faire un peuple de lettrés. Ce serait un genre de mort, l’un des plus lamentables. Être instruit dans sa profession, oh ! cela est tout autre chose ! Mais l’ouvrier des rudes besognes manuelles lit peu ; le paysan lit un peu moins, le temps manque, et le goût souvent, à ces êtres qui doivent avoir les yeux et les bras attentifs à d’autres objets que le livre imprimé. Leur vie est liée au mouvement, celui de la machine ou celui de la sève ; elle est pleine d’inquiétudes, de joies, de réussites, d’insuccès, de passions qui naissent de sources autres que celles de la pensée écrite ; elle est fondée sur l’expérience, une grande maîtresse aussi, qui parle au cœur, et tout bas, et toujours. Mépriser des êtres humains qui, pour ces raisons nécessaires, ne peuvent avoir la même culture que nous, et qui, s’ils l’avaient, l’oublieraient vite, quelle vilaine qualité d’esprit cela supposerait, et aussi quelle sottise !

L’homme qui lit peu ou qui ne lit pas remplit un rôle bienfaisant ; il peut avoir la supériorité du métier ; il peut s’élever jusqu’aux raffinements de l’art ; il est une force intelligente, en tout cas, responsable, digne de respect, d’aide et d’affection. C’est à ses facultés développées par le métier et non par la lecture que vous vous confiez. Quand vous montez dans une automobile, vous aimez qu’on vous dise que le chauffeur connaît sa machine, et vous auriez un petit frisson, qui ne serait pas d’admiration pure, si l’on vous affirmait qu’il médite, dans le texte, sur la Divine Comédie, ou qu’il prépare une édition savante des fragments d’Anacréon. Vous recherchez les femmes de chambre qui savent bien leur service, et vous auriez quelque doute sur l’humeur, l’exactitude, ou l’habileté professionnelle, et peut-être sur les autres vertus, de celle qui vous interrogerait, en se gageant, sur le mérite de la dernière édition de Montaigne ou sur celui des seize volumes de lettres d’Horace Walpole publiés par Mrs. Paget Toynbee.

Le fermier qui possède des charrues à trois socs, des moissonneuses-lieuses, des batteuses à vapeur, des engrais chimiques, des étables garnies de beaux animaux, des granges bien bâties et bien pleines, sera un homme de haute valeur personnelle et humaine, sans aucune éducation littéraire. Il aura la supériorité du métier, qui exclura toujours, plus ou moins, l’instruction générale par la lecture. Et, vous voyez donc bien que n’estimer que les gens qui peuvent lire, ce serait se condamner à mépriser un nombre immense de serviteurs très utiles de la vie, et singulièrement rétrécir notre fraternité.

Mais ce ne serait pas seulement un bien cruel mépris que celui qui s’étendrait à tant d’hommes. Il serait encore injuste absolument, et quand on compare l’homme qui lit et l’homme qui ne lit pas, en demandant à l’un et à l’autre : Que savez-vous du monde, que savez-vous de la vie ?

Car celui-là n’est pas le plus riche en idées qui a beaucoup lu, mais qui a le plus songé. Or, les moyens d’apprendre étant infiniment variés, et la vie ayant, à elle seule, un pouvoir d’enseignement sans limite, il en résulte que des esprits de nulle culture, de prétendus ignorants, peuvent être de magnifiques intelligences. A qui n’est-il pas arrivé de surprendre un mot profond dit par un homme qui ressemblait à un vieux pommier éclaté, noueux, tordu, par un homme incapable du moindre raffinement ? Et, en effet, ce n’étaient que des âmes incultes. Mais c’étaient des âmes, c’est-à-dire des puissances dont le domaine est caché : champ où nous vivons, forêts, maison, ou étoile. Le trésor du sens commun, — qui n’est pas assez pillé, — est fait de l’apport anonyme de cette humanité non lettrée. Elle est habituée à l’observation la plus exacte ; elle a les siècles pour appuyer ses dictons que la science nie d’abord et découvre après elle ; elle est poète quelquefois ; elle enferme dans un mot le secret qu’elle a gardé longtemps ; elle est savante pour avoir regardé par dix mille yeux, écouté par dix mille oreilles, et pour avoir vécu la vie moyenne et muette parmi les injustices, les froissements d’amour-propre, les rares bons offices des voisins, les joies difficilement défendues. Comprenez-la. Être incapable de supporter la vie pauvre, c’est déjà triste. Mais ne pas comprendre ceux qui la vivent, ne pas leur rendre justice, en vérité, c’est trop.

J’ai connu des bonnes gens et des bonnes femmes qui avaient toujours été voisins de la misère, et qui étaient aussi sages que Salomon ou que la reine de Saba. Ils s’exprimaient médiocrement ; ils raisonnaient merveilleusement. Leur jugement s’étendait hors du métier ; ils connaissaient le monde, ayant souffert par lui. Ce qu’ils disaient se répandait autour d’eux, et germait quelquefois, aussi bien qu’un exemple. Cela avait le poids ailé qui fait que les graines voyagent et tombent. Ils étaient semeurs, ce qui ne s’improvise pas. Un jour, en Angleterre, je visitais un grand domaine. Le propriétaire me dit : « Venez avec moi jusqu’à cette maison, dans le parc, je veux vous présenter mon intendant » ; et tandis que nous allions vers cette maison de brique brunie, comme le château, par la fumée des vallées voisines, mais revivifiée par le lierre à petites feuilles, il ajouta : « Cet homme est un ami pour nous tous ; il a commencé par être aide garde-chasse et par piéger dans les bois ; il a monté en grade ; il est devenu valet de chambre, premier cocher, maître d’hôtel gouvernant le personnel de la maison, et depuis des années, il administre le domaine. C’est un homme qui écrit à peine, en gros caractères d’inscriptions, mais il sait tout le reste, je ne fais rien sans le consulter, lady X… de même ; s’il venait à disparaître, je n’aurais qu’à me retirer dans un couvent. »

Et les artistes ! On n’a pas coutume, je le sais bien, de les ranger parmi les illettrés. Mais combien de peintres de génie, de sculpteurs, de graveurs, n’ont su que la pensée qui vient dans la lumière et qui éclôt de la rencontre de nos âmes avec les choses ? Combien n’ont jamais lu ; n’ont écrit qu’à leur mère pour lui dire : « Je me porte bien », à un ami pour lui donner rendez-vous, à leur marchand pour lui demander de l’argent ? Et cependant quels livres silencieux et inépuisables que leurs œuvres !

Mais cette sagesse, chez les moins lettrés de nos frères, peut aller bien plus loin. Ce qu’il y a de plus délicat dans la tendresse, ce qu’il y a de plus noble dans le dévouement, des êtres illettrés, par millions, l’ont compris, l’ont montré ; beaucoup ont aperçu plus de vérités supérieures que les rédacteurs de journaux et de livres ; ils ont dépassé les frontières scientifiques, voyageurs qui reviennent les yeux encore tout clairs de la lumière qu’ils ont vue, et qui donnent des leçons aux grands, et aux petits qui en ont besoin comme d’autres.

Non, les simples, les pauvres, les illettrés, ne sont pas nécessairement les brutes que tant de romanciers décrivent, les uns d’après les autres, indéfiniment ; ils ont en tout cas ceci en leur faveur, qu’ils n’ont pas méprisé beaucoup de lumière, et qu’ils la suivent, émerveillés, quand ils la voient. Que d’hommes instruits n’en font pas autant ! Pour moi, je juge de la hauteur des âmes par leur degré de sensibilité au divin, qu’elles en sachent le nom, ou qu’elles l’ignorent. J’imagine que la Samaritaine de l’Évangile n’était pas une intellectuelle. Elle avait eu cinq maris ; on peut supposer que dans le nombre elle avait été répudiée par quelques-uns. Et cette succession de ménages l’avait conduite à un grand scepticisme sur la solidité du mariage contracté à la manière de sa province de Samarie. Elle en était arrivée à la théorie de l’union libre, tout comme nos romanciers les plus avancés d’aujourd’hui. Elle se trouvait moralement dans un état lamentable, vivant hors de la loi, dans une complète ignorance de toute idée supérieure, trouvant qu’elle serait parfaitement heureuse si le puits était moins éloigné de la ville et l’eau plus aisée à puiser. Elle serait morte dans cette abjection, si le Christ n’avait pas passé par là. Quand il lui parla, elle essaya d’abord de lui mentir, étant coupable et femme ; quand elle vit qu’il savait tout, elle comprit qu’il était plus qu’un homme ; quand elle entendit le mot de pardon, elle comprit qu’il était Dieu, et elle devint aussitôt l’apôtre de la ville, et elle fit des conquêtes, en sens contraire des premières, et pour l’amour éternel.

Ah ! que je les aime, ces pauvres gens, non pas parce qu’ils savent peu de chose, mais parce qu’ils ont plus d’excuses que d’autres, quand ils sont médiocres, et parce qu’ils montent plus vite quand ils ont vu la route ! Que je l’admirais, ces jours derniers, cette vieille mère d’un jeune ouvrier fendeur d’ardoises ! Elle me racontait que, pour envoyer son fils à une retraite de trois jours, elle avait emprunté à une voisine cinq francs, le prix du voyage et de la nourriture. Et comme je lui disais que cela me touchait : « Que voulez-vous, mademoiselle, me répondit-elle, on est mère, et on n’élève pas que des corps ! »