Ravie, et étonnée toujours un peu. Lorsque j’entre au Salon, — pas celui d’automne, le printanier, — je ne puis me défendre de songer : « Que de peintres ! Que de visiteurs ! Comment, toute cette foule est attirée par le besoin d’admirer ? » Oui, à sa manière. Elle remplit le Grand Palais, comme à d’autres jours elle remplit les Serres du Cours-la-Reine ; dans les deux cas, elle est devant les fleurs. Les paysages, les tableaux de genre ou d’histoire, les peintures décoratives, lui font éprouver la même émotion, exactement, que lui ont donnée les bégonias, les orchidées, les géraniums, les chrysanthèmes : plaisir du rouge, du bleu, du vert, du jaune, de l’arrangement des massifs et de l’harmonie des gerbes. Ici et là, elle s’amuse à considérer le plus gros légume de l’année. Le monstre la fait rire. Elle lit aussi des noms sur des étiquettes. Et les souvenirs lui sont légers. Voilà le progrès. Nous avons la vue plus aiguisée. Nous sommes peintres, presque tous et presque toutes, et plusieurs expressions, autrefois réservées aux ateliers, sont entrées dans la vie courante. Quand mon amie Jacqueline résume son jugement sur un portrait, et me dit : « Ma chère, c’est une symphonie en gris mauve, adorable », elle croit avoir pensé. En quoi elle se trompe. Mais elle a joui du gris mauve, assurément.

Musiciens, nous le sommes devenus aussi, en moins grand nombre, parce que la musique est un plaisir qu’on ne prend pas en marchant, une joie plus spirituelle et recueillie. Or, le recueillement n’est pas un état fréquent, chez nous, au XXe siècle. J’ai assisté à bien des messes d’enterrement ou de mariage, où les parents et les amis n’apportaient aucune disposition pareille. J’ai vu, au contraire, des fidèles recueillis, à Notre-Dame-des-Victoires, à Montmartre, à des messes matinales, et au concert. Tout ce que le mot suppose de repliement sur soi-même et de pensée sur un thème suggéré, il faut l’étudier dans les salles de théâtre où, le dimanche, les grands orchestres jouent des symphonies. Trois mille, quatre mille personnes écoutent, immobiles, pressées, la tête droite si les deux oreilles sont bonnes, la tête inclinée sur une épaule, si l’une des oreilles est paresseuse. La vie intérieure est commandée par un coup d’archet, et le regard est supprimé. C’est une absence universelle et soudaine. Huit mille yeux restent ouverts, mais ils ne voient plus, à moins qu’ils ne soient tournés en dedans, vers l’esprit troublé profondément, où passent des brumes, comme il s’en lève, le matin, sur les lacs, les étangs, et même au creux des prés où l’eau semble épuisée. Il faut observer les auditeurs du dernier étage, des petites places qui sont chères tout de même, ces gens debout pendant deux heures, ou bien assis sur le plancher, le dos au mur et les jambes allongées dans la poussière, ou encore serrés en grappe le long de l’escalier. Ils s’ignorent les uns les autres. Hommes, femmes, jeunes, vieux, ils se sont fait une solitude. Ne les touchez pas ! Ne les éveillez pas ! Ils sont dans un état de fraternité hostile ; ils jouissent de la même musique sans doute, mais avec un égoïsme aigu et irascible, que déchaînerait un éternuement, un rire, un geste inopportun. Ils ne bougent pas et ils voyagent tous. Ils sont emportés par les mêmes notes dans des rêves différents. C’est un lâcher de ballons, dont plusieurs sont captifs, mais dont la plupart s’élèvent à de prodigieuses hauteurs. Et si vous voulez en juger et mesurer la distance parcourue, voyez, quand la symphonie est achevée, les physionomies se détendre peu à peu ; regardez tous ces visages figés par la vitesse, où la vie revient comme le sang dans une main engourdie. Les absents se retrouvent ; ils ont l’air de se dire bonjour. Quelques-uns cependant demeurent insensibles, sous le pouvoir des notes évanouies. Ils ne se raniment pas. Leurs yeux restent pleins d’ombre, et l’on dirait qu’il y a des nihilistes, en nombre, dans la salle.

Je crois que cette double éducation, de l’oreille et de la vue, a singulièrement influé sur le goût littéraire de notre temps. La multiplication des amateurs de peinture et de sport a fait le succès de la littérature descriptive et impressionniste, je ne dis pas seulement des livres de voyages, mais de romans et d’articles qui sont de purs décors, où se promène une pensée solitaire et malade, écrasée de parfums et de lumière. Je n’en dis pas de mal. Je me plais même souvent à lire de tels ouvrages, qui ne sont fatigants que pour une toute petite partie de l’esprit. Ils conviennent à notre curiosité, à de secrètes paresses qui sont en nous, et à des langueurs toujours prêtes. Je constate seulement qu’ils ont une clientèle nombreuse, comme nos expositions de peinture. L’amateur de tableaux se retrouve dans le lecteur. Et puis, tous ces descriptifs sont en même temps des musiciens, et c’est là une seconde puissance par quoi ils nous retiennent. La musique des mots crée une illusion de pensée. Elle donne un plaisir où l’âme et le corps s’intéressent à la fois ; elle hypnotise ; elle fait croire à des lecteurs très affinés cependant qu’il y a des idées obscures comme il y a des rayons invisibles, et qu’il en passe, tout près d’eux, et qu’ils vont les saisir : ils n’y parviennent pas.

Je l’avouerai tout simplement, — et pourquoi une vieille fille n’aurait-elle pas le droit de dire son avis sur les livres qu’elle lit ? — je crains que cette littérature ne tienne pas. Je redoute qu’il en soit d’elle comme du mur de mon jardin : il n’était pas vieux ; il était fait de pierres superposées, sans lien, sans chaux, et le vent l’a mis par terre, non pas un orage ou un cyclone, mais un petit coup de vent qui n’a pas même arraché une feuille aux fusains ou aux chênes. Il est vrai que de grands artistes ont écrit des phrases inintelligibles, destinées à produire une simple sensation : mais ils le savaient, et ce n’était qu’un accident. Leur manière était autre. Ils croyaient qu’un écrivain est avant tout un homme qui pense, et que la musique des mots et la beauté de l’image doivent orner la pensée, mais non en tenir lieu. Ils savaient que le lyrisme a besoin d’être surveillé. Ce sont là mes auteurs préférés. J’aime leur solide raison. Tant de livres sont inhabitables ! Je suis flattée qu’un homme ait pris pour moi la peine de réfléchir, d’assembler, de composer, de ne donner que le meilleur de son esprit ; je lui sais gré de ne pas tout me dire, de me laisser quelque chose à deviner, un peloton de laine dont il m’aura dit simplement : « Voici le bout du fil, mademoiselle ; tirez dessus, et tout se dévidera ». Il me semble même que cette maîtrise de soi mérite seule le nom de force. J’entends parfois mes amies se récrier sur la « force » d’un livre. J’achète, et deux fois sur trois je trouve des brutalités de forme dans un ouvrage lâché, mal composé, par un faible cerveau qui n’a que des lueurs et des colères. Il m’a toujours paru que la force était une qualité de l’ensemble.

Quand j’ai pu ménager une soirée de liberté, et que j’ai visité, trotté, parlé tout un jour, j’ouvre un de ces ouvrages que m’ont recommandé le sujet, le nom de l’auteur, ou mes amis. S’il est vivant, s’il m’entretient du temps présent, de l’humanité proche, de nos inquiétudes, de nos espoirs, de nos misères, en somme de moi-même, je deviens pour lui une ardente amie, je lui parle, je l’interroge, je le commente tout haut. S’il est écrit par un artiste, alors je ne lis plus, je goûte, je me réjouis et il m’arrive d’oublier tout le reste pour savourer la phrase. C’est un des plus vifs plaisirs que je connaisse, et ce serait une amusante critique que celle qui dégagerait la phrase type de chaque auteur. Chaque écrivain a la sienne. Il y a la phrase cubique ; le rectangle allongé, une des meilleures formes classiques ; le fuseau ; l’ogive ; la phrase cabochon renflée en son milieu ; il y a la fausse pierre de rempart ; le faux marbre antique si répandu ; il y a la phrase latine, à cascades et détours, et tant d’autres. Quelqu’un me disait : « Voyez les marronniers, la fleur est un chef-d’œuvre complet, la grappe en est un autre, la branche qui la porte en est un troisième, et l’arbre entier se compose d’architectures parfaites harmonieusement réunies. » On peut en dire autant d’un livre de vrai mérite, et la joie c’est de l’avoir vu. C’en est une autre aussi de reconnaître, parmi ces formes innombrables, celles qui sont tout à fait « de chez nous », celles du génie français, et de suivre le filon, sans erreur possible, à travers les siècles. Il m’arrive souvent de lire une demi-page, et puis de la contempler pendant une soirée entière, comme un grand paysage ou comme une âme qui serait devant moi.


Vaste sujet ! Il est de ceux qui me passionnent ! Que de préjugés funestes, et que d’autres ridicules à propos de la lecture et des lectures ! Que de fois je me suis élevée contre eux ! Il me semble que je n’aurais qu’à me souvenir : mes conversations, mes répliques, mes colères, mes discours revivraient sous ma plume. A combien de femmes n’ai-je pas dit l’une ou l’autre des choses que voici.

Mes sœurs, vous qui lisez, ne prenez pas cet art de la lecture pour une preuve d’esprit, ni pour un titre qui permet aux lettrés de mépriser les illettrés. Nous nous moquons des sauvages qui ont foi dans les fétiches. Mais les fétiches abondent aujourd’hui, et des milliers de gens rendent à la lecture un culte immérité, quand ils confondent la lecture avec l’instruction et l’absence de lecture avec l’ignorance.

Non, non, les ignorants ne sont pas toujours ceux qu’on croit tels. Et quand on réduit l’ignorance au défaut de culture littéraire, on commet une double faute : contre l’amour fraternel, et contre l’observation la plus élémentaire.

Que de compatriotes il faudrait décréter d’ignorance !