Cette dernière idée, Jérôme Tricotel ne la formulait peut-être pas très nettement, mais elle réjouissait tout de même son esprit de petit gueux. L’aide-jardinier, portant, lui aussi, une lanterne, faisait sa ronde, inspectant les fermetures des serres, consultant le thermomètre, donnant un tour de vis aux radiateurs, et s’agenouillant près de la gueule du calorifère qui se trouvait tout au bout du jardin, dans une pièce séparée. Le vent secouait les nattes de paille roulées au sommet des charpentes de fer. Par moments, il hurlait. C’est la bête qui court et qu’on ne tuera point. Puis tout s’apaisait. Le petit Tricotel, quand il se tenait près d’une porte, sentait sur ses mains, sur son cou, la morsure du vent glacial.
Sa ronde achevée, il revint à l’entrée de la grande serre où il avait quitté son patron, posa sa lanterne sur l’étagère au milieu d’un groupe d’orchidées adultes, six ans, sept ans, huit ans, et, assis sur un pot renversé, il se mit à contempler, en essayant de ne pas dormir, les fleurs qu’il aimait le mieux. Malgré la rigueur du temps et le peu de clarté des jours d’hiver, quatre Cattleya Tryanæ avaient fleuri et même un Lœlia Digbyana. Celui-ci, — tête de canari ébouriffé, avait dit Jérôme, — ne portait qu’une fleur, cinq pétales d’un jaune verdâtre, et au centre un labelle extravagant, une gorge jaune d’or, qui s’ouvrait, s’épanouissait en nappe circulaire, finissait en rayons ténus et innombrables. Or, à l’endroit où la gorge se détachait des profondeurs de la tige, un point de pourpre, une goutte de sang, dormait dans les reflets jaunes. Les Cattleya, d’un mauve léger, à labelle de velours violet, ressemblaient à ceux que nous voyons chaque jour derrière les glaces des fleuristes, et ils n’avaient de remarquable que leur taille et la ferme beauté de leurs lignes.
Jérôme s’endormit. Les heures coulèrent. Tout à coup, un fracas terrible, des vitres qui se brisent, des choses lourdes qui tombent, et la vague du froid qui déferle. La lanterne est éteinte. Jérôme comprend : il a oublié de fermer cette porte, et la nuit glacée est entrée, elle court sous les vitres qui éclatent, elle tue les plantes, elle ruine le patron. Il rallume à grand’peine sa lanterne, et la première idée qu’il a dans l’épouvante, c’est de regarder l’heure. Trois heures et demie. D’un geste rapide, d’un mouvement tournant du bras, il éclaire le côté droit de la serre : tout est par terre ou nage dans les cuves pleines d’eau ; les cinq belles orchidées qu’il aimait, les Cattleya et le Lœlia, couchées sur le sol, écrasées l’une contre l’autre, et toute leur mousse éparpillée, sont déjà sans doute mortes ; il jette un cri ; il veut sortir ; une ombre, un homme furieux se précipite dans la lumière que l’enfant tient à bout de bras.
— Misérable ! Misérable ! Qu’as-tu fait !
Alors le petit se détourne, il détale, il saute d’une serre dans l’autre, s’évade, gagne la porte du jardin, et continue de fuir à travers les rues de Vanves.
Le dommage était grand, M. Parémont se crut d’abord ruiné, et il perdit cinq minutes à pleurer. C’était un artiste, un être de sentiment, c’est-à-dire de beaucoup de faiblesse et de beaucoup de force. L’espérance le ressaisit vite, parce qu’elle est au fond de tout amour, et seul, sans aide, dans la nuit, il se mit à masquer les trouées du vitrage, puis à relever ses mortes et ses blessées. Quand il aperçut le paquet boueux, froissé, lamentable, que formaient les Cattleya et le Lœlia, il détacha les bulbes, les tiges, les fleurs brisées ; il ne lui resta bientôt plus, dans la main, qu’une seule des cinq orchidées triomphales, la seule indemne, et il observa que, dans la chute, la fleur d’or et de pourpre du Lœlia était venue s’écraser contre la grande fleur mauve. Les deux fleurs se tenaient embrassées. Il enleva la fleur d’or, et laissa l’autre, et, comme il était poète, il dit même : « Si une graine pouvait sortir de toi ! »
Et l’étui de la graine apparut, après de longs jours d’attente. Il lui fallut quinze mois pour mûrir. La graine semée, dans la mousse, demanda six ans pour devenir une belle plante.
Enfin elle a fleuri. M. Parémont a veillé plusieurs nuits pour guetter le premier regard des pétales qui s’entrouvent. O merveille ! la petite tache rouge s’est répandue ; l’hybride pourpre cerise est trouvé. M. Parémont ne l’a laissé voir qu’à de rares amis ; il espère, dans trois ou quatre ans, exposer dans Paris toute une corbeille d’orchidées ouragan. Et il dit : « Dans cette tourmente où j’ai tant perdu, un germe inattendu est né, et j’ai tout retrouvé. »
XXIX
LES LECTURES
Le nombre des amateurs d’art a bien augmenté. J’en rencontre partout. La fille de ma concierge, personne instruite, qui ne sait pas si Dieu existe, ne se trompe pas de cinquante ans sur l’âge d’une tapisserie. C’est un goût vif et général. On regarde plus de tableaux, on écoute plus de musique qu’autrefois. Deux joies se sont multipliées et popularisées ; elles ne transforment pas les âmes, elles ne les rafraîchissent qu’un moment ; elles sont fugitives ; mais ce n’est pas la faute de ceux qui les goûtent, et je suis ravie qu’ils soient nombreux.