— Oui, mademoiselle : une fille jolie qui aime rire, qui aime la toilette, qui est à l’âge où les violons parlent.
— Quel âge a-t-elle ?
— Seize ans bientôt. Et pas plus le goût de la lecture qu’une tourterelle. Ce n’est pas elle qu’on retiendrait à la maison avec un journal ! Elle a le goût de la compagnie. Mais son père a l’œil, vous savez. Je crois qu’il serait encore plus sévère que moi. Il est haut d’honneur, tout à fait, pour Sylvie. D’abord, il l’accompagne, le matin, jusqu’à la porte de l’atelier ; je les vois qui filent, dans le petit jour, elle presque toujours à la remorque, achevant de tapoter ses cheveux ou de boutonner son corsage dans la rue, puis rattrapant le père qui va devant, du même train, comme un roulier. A onze heures, ils se retrouvent au restaurant.
— Ils ne reviennent pas manger chez vous ?
— Le temps leur manque, mademoiselle. D’un coup de sirène à l’autre, ils ont une heure et demie. Et nous sommes trop loin pour qu’ils refassent deux fois la route. Non, ils déjeunent avec les camarades, à la Treille, dans la grande salle où l’on danse le 14 juillet ; mademoiselle se rappelle bien ?
— Parfaitement.
— La jeunesse voudrait faire bande à part. Le père ne veut pas. Il sait que les grandes réunions de ce genre-là, ça finit toujours par des petites. Et il se défie. Tant de mauvais drôles à l’usine, des garçons qui n’ont jamais entendu seulement parler d’une bonne action ! Ils n’approchent pas trop près, quand ils voient mon homme et le grand Joseph à côté de Sylvie. Mais le dimanche ! En voilà une question difficile, le dimanche !
— Envoyez votre fille au patronage, chez les sœurs !
— Je l’ai fait. Nous avions peur, le père et moi, que les sœurs ne l’acceptent pas, parce que Sylvie a été élevée à la laïque. Mais non. Depuis six mois, chaque dimanche, elle y allait, elle s’amusait, elle trouvait des filles de son âge, elle revenait contente… Le malheur a voulu…
La mère Mulot, du bout du doigt, sembla chercher et renfoncer, au coin de ses yeux, une larme qui s’y trouvait souvent, en faction.