Un rire de faunesse emplit la pièce. Le père Mulot n’en pensa rien. Mais la mère eut le sentiment de la note fausse et perverse. Elle me parut plus pâle, plus menue, plus repliée sur elle-même qu’auparavant, et, quand elle me reconduisit, l’instant d’après, elle me dit :
— On n’est plus facilement leur maître à présent.
Elle ne s’expliqua pas davantage. La phrase vague mourut dans la brume de la rue, et je m’éloignai.
Comme je l’avais bien deviné, Sylvie n’avait pas été renvoyée du patronage ; elle avait reçu des observations, non pour avoir chanté, mais pour s’être battue. Je la rencontrai plusieurs fois, le soir, à l’heure où l’usine verse dans les avenues ses régiments mixtes, et, parmi les femmes qui revenaient, cinq ou six de front, ébouriffées, la bouche ouverte pour parler, pour rire ou pour boire l’air nouveau, j’en vis une qui me faisait un signe d’amitié. Le père n’était jamais loin.
Le père Mulot tenait sa promesse. Lui peu marcheur, lui joueur de boules et amateur passionné des stations à l’auberge, il sortait chaque dimanche dans la banlieue et même la campagne. On l’apercevait, dans les bois suburbains, pillés et traversés jour et nuit, cueillant la violette et la primevère.
— Sylvie, disait-il, rapportons de quoi fleurir la maison ! En es-tu ?
Elle en était, sans enthousiasme. Et, dans le crépuscule tardif, quand ils rentraient, ayant chacun une brassée de fleurs liée avec une ficelle et serrée contre la poitrine, ils entendaient dire, par les petits rentiers assis sur le seuil des portes et respirant la poussière et les quelques bonnes odeurs que le hasard y mêle : « Sentez-vous la jolie glycine ? Ça doit être celle du grand jardin ? » Eh ! non, la glycine, c’était Sylvie avec ses bouquets, Sylvie qui traînait la jambe, et qui souriait un peu, dans l’ombre, au compliment. D’autres fois, le bonhomme prenait une ligne, sa fille prenait le panier de provisions, et ils suivaient le cours d’une rivière, et s’installaient, pour l’après-midi, au coin d’un pré, à l’endroit où la vase des rives, criblée d’empreintes de semelles, disait que les remous ou les herbiers voisins avaient une renommée. Mais qu’il se promenât à l’est, à l’ouest ou au midi, le père Mulot se rendait compte que sa fille ne le suivait que par force. Vers la fin du printemps, un matin qu’ils partaient pour la campagne et qu’elle était demeurée en arrière, il l’avait surprise à faire des signes à trois jeunes ouvriers de l’usine, cachés à l’angle d’une ruelle. Il avait eu le pressentiment d’un malheur ; il avait compris que toute la bonne volonté, toute la rudesse et même tout l’amour d’un vieux comme lui ne suffiraient pas à retenir Sylvie. Et, le dimanche suivant, au moment où il s’apprêtait à se mettre en route, ayant appelé : « Sylvie ? » il n’avait pas reçu de réponse.
Il attendit, s’inquiéta vite, courut chez les voisins, assembla la fourmilière qui sort si vite au bruit, de toutes les cours, de toutes les mansardes, de tous les corridors.
— Vous ne l’avez pas vue ? Elle avait son chapeau à plume bleue ; sa cravate rose…
Mais personne ne l’avait vue. Il eut l’idée folle d’enlever le couvercle de planches qui fermait l’entrée du puits. Il courut au commissariat de police, où l’on ne savait rien, chez des amis logés très loin, dans des cafés où plus d’une fois, elle et lui, ils s’étaient reposés, et il rentrait, exténué, à quatre heures du soir, quand la mère Mulot, restée à la maison, lui dit, pâle comme la cendre, en lui ouvrant la porte :