— Ta fille est perdue, Mulot ! Le buraliste l’a vue, qui filait à bicyclette avec deux gars de l’usine !
Alors, les voisins se rassemblèrent de nouveau, autour de l’homme qui criait :
— Je la tuerai ! Si elle reparaît devant moi, je la tuerai !
Il allait, d’une chambre dans l’autre, montrant le poing au lit de Sylvie, aux images pendues au-dessus, aux joueurs de boules, ses amis, qui essayaient de l’apaiser. A cinq heures, il y avait autant de monde, dans la maison, que pour un enterrement, et plus d’émotion. Les enfants pleuraient. Des hommes et des femmes, par groupes, s’entretenaient à voix basse. Il faisait presque nuit. Tout au fond de la seconde pièce, on ne voyait plus le père Mulot, affaissé sur une chaise et serré par une vingtaine d’hommes et de femmes, aussi furieux que lui, et qui l’écoutaient. La voix ne s’élevait que par intervalles, frémissante et vibrante :
— Qu’est-ce que je n’ai pas fait pour elle, moi Mulot ? criait-il. Qui peut dire, ici, que je ne l’ai pas fait bien élever ? A-t-elle été à l’école, oui ou non ? Je les ai pris tout à l’heure, ses cahiers, dans l’armoire… Écoutez bien ce qu’il y a dessus ; — on entendait le froissement des pages lourdement maniées ; — il y a écrit : « La bonne tenue est indispensable aux jeunes filles ». C’est-il une leçon, ça, oui ou non ?… Écoutez encore le cahier : « Le progrès de tous ne peut s’obtenir que par la moralité de chacun. » Est-ce tapé ? Voilà comment elle a été instruite !… Et jamais elle n’a été à l’usine toute seule… Et le dimanche !… Je vous dis que je la tuerai, ma fille, quand elle reviendra !…
Les réponses venaient irrégulièrement, timidement. Un homme disait, comme se parlant à lui-même :
— Moi, je la battrais seulement.
Un autre ajoutait :
— Les enfants d’aujourd’hui… ils sont secoués par trop de choses.
Une femme murmurait, sans s’expliquer davantage :