— Par exemple ! m’écriai-je, mais, c’est mon devoir…

— De ne rien dire, interrompit mademoiselle Brigitte, et je vais vous le prouver.

L’homme se découvrit, s’inclina, et nous laissa seules.

— Je n’ai personne qui s’intéresse à moi, si ce n’est lui, reprit la jeune fille. Je l’ai connu cet hiver, à Orléans, pendant le séjour que nous y avons fait. Il va s’établir à son compte. C’est un employé de commerce. Nous sommes fiancés. Voilà quatre fois qu’il vient me parler ici…

— En effet, je vous félicite, c’est d’une convenance !

— Oh ! dit-elle, les pauvres filles comme moi n’ont pas le choix de leurs heures. Vous en parlez à votre aise ! Mais, moi, pouvais-je faire autrement ? Si j’avais demandé à recevoir Philippe au château, et à me promener avec lui dans le parc, Madame aurait-elle trouvé cela convenable ? Et les enfants ! Et les visites possibles ! Et les domestiques ! Est-ce vrai, dites ?

— Peut-être.

— Alors, ne me trahissez pas, mademoiselle. Aidez-moi. J’ai besoin de trois mois encore pour gagner mon trousseau. Et vous devez comprendre que, quand on s’aime, il faut qu’on se voie… La haie d’épine noire n’est à personne ; c’est pour cela qu’elle est à nous.

Mademoiselle Brigitte s’exprimait hardiment, avec une émotion qui changeait son visage, avec un accent de rudesse populaire que son esprit, par l’étude et au contact du monde, avait perdu, mais que son cœur, d’ordinaire silencieux, avait gardé. En ce moment, c’était son cœur qui parlait. Je croyais voir devant moi une des grandes du patronage dont je m’occupe.

Nous revînmes vers le château. Elle avait besoin de continuer sa plaidoirie, car je me taisais, et surtout d’ouvrir son âme pleine de secrets. Elle me raconta sa famille dispersée, son enfance misérable, son effort pour s’instruire, ses déceptions, ses projets d’avenir. Je me calmais peu à peu. Elle reprenait confiance et je retrouvais la finesse de langage, la justesse de ton, la correction étonnamment bien apprises qui faisaient la réputation de mademoiselle Brigitte. J’inclinai bientôt mon ombrelle de son côté. Le soleil était terrible. Elle se serra près de moi. Quand nous arrivâmes à la porte du parc, je me retournai, et, tandis que le buisson lointain tremblait dans l’air chauffé et dansait comme un crible :