— Vous êtes une honnête fille, lui dis-je, et je vous crois. Ma sœur serait sans doute plus sévère : je ne dirai rien.

Elle me remercia avec deux larmes de joie, et retourna vers les élèves.

Le soir, dans les allées de la futaie, très tard, comme je me promenais sous la lune, je vis revenir à moi mademoiselle Brigitte. Elle me cherchait pour me souhaiter le bonsoir. Une question qui s’était vingt fois posée dans mon esprit reparut en même temps : comment une jeune fille aussi affinée s’était-elle éprise d’un homme qui n’avait ni son instruction, ni son éducation même, ni ses goûts. Je n’eus pas de peine à provoquer l’aveu.

— Oh ! me dit-elle, si vous saviez comme il est bon ! Il ne permettra pas que je fasse tout le ménage à la maison. Nous prendrons une femme de journée, et même une bonne s’il le faut. Il ne veut pas que je souffre.

Pour la seconde fois, elle avait dit un mot du profond peuple ; elle m’avait entr’ouvert son âme, et, pour définir son amour, elle avait crié le rêve éternel, celui qui entraîne les foules à la suite d’un homme : « Il ne veut pas que je souffre ! »

VI
LA TRAGÉDIENNE

Je la rencontrai au coin de la rue de Seine, ou plutôt, l’ayant aperçue qui longeait les premières maisons du quai Malaquais, j’allai vers elle. A la bravoure de son geste, à l’émotion de ses doigts qui serraient les miens, ses longs doigts ardents par où fuyait son âme, j’eus la certitude que je ne me trompais pas.

— Je vous retrouve à un moment heureux ? lui dis-je.

Elle ne répondit pas à ma question, mais elle dit :

— Quatre ans ne vous ont pas changée ! Oh ! pas du tout !